Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 mars 2006 3 01 /03 /mars /2006 00:00


  • Puisque c'est la mode, voilà.
  •  
  • Ca commence il y a longtemps, un été. Je te passe les détails, les chamailleries/réconciliations habituelles, le nouveau canapé, l'entre-deux pillules, bref.  Un beau jour, tu reviens de la pharmacie avec un Clearblue dans une pochette en papier et là, tu fais moins le malin, tout de suite. Surtout quand il vire au blue, ou au red, ou qu'il dessine une croix, je sais plus, j'ai fait confiance sur le diagnostic. Quelques instants de vague panique, un tableau Excel se remplit dans ma tête et délivre sa conclusion implacable : ouais, en bouffant des pâtes, on peut élever un enfant. Ca tombe bien, je suis pâtophage. Le tableau Excel laisse plasse à une projection : ouais, même si ça se termine, j'ai confiance en elle pour que ça se passe bien. Feu vert, comme en haut du grand huit, une fois le tiquet acheté, tu vas y aller, pour sûr, mais ça n'empêche pas la trouille. Depuis le temps que j'en voulais, aussi, hein. Parce que y'a quand même pas grand chose de plus rock'n'roll à faire dans la vie.
  •  
    S'ensuit une grossesse en trois temps bien distincts.
  •  
    Premier trimestre, madame, qui aime faire son intéressante (faut avouer), vomit ses tripes à chaque bulletin de France Info et descend vers les 46 kilos pour 1m68 en un mois. Evidemment, le mois, c'est août, et il fait 63 °C au lever du jour, un détail qui a son importance quand on ne peut même pas boire de l'eau sans dégueuler et que le seul aliment qu'on réussit à ingérer, ce sont les chips et les Batna - bien peu réhydratant, on en conviendra. Bref. Le toubib vient régulièrement faire des piqures de pot belge histoire de maintenir tout ça en vie.
  •  
    Deuxième trimestre, le temps de la top-méga-forme. Revenue à ses 50 kg de base, madame a les cheveux brushingués naturellement, la peau en soie sauvage et la bonne humeur indécrottable, du genre à se gondoler devant un reportage sur le génocide arménien "parce que bon, hi hi, c'est pas si grave hein, hi hi". Chaque jour, vers 15h, une liste de courses m'est transmise, je la note sur une carte de visite, j'en ai des pleins paquets à la longue, mon bureau est couvert de post-its alimentaires. Admiration devant l'engloutissement d'un poulet à l'estragon entier, avec ses patates cuites dans la graisse, un dimanche à 10h du matin. "Et pour à midi, t'as acheté quoi à manger ?" en se suçant les doigts recouverts de gras. Respect. Un peu comme la première fois que j'ai vu un clochard descendre une bouteille d'un litre de Mützig sans déglutir. "Nan nan, lui, tu lui comptes pas la consigne, il ramène la bouteille tout de suite", m'avait prévenu mon épicière de daronne. Bref.
  •  
    Troisième trimestre, vivement que ça se termine. Il devient nécessaire de faire une halte entre le frigo et le canapé, ça pèse, c'est lourd, ça vire un peu au Barnum. En même temps, on peut tenir un plateau-repas entre le ventre et les seins, et ça, c'est quand même la plus grande innovation technique depuis l'invention de la roue et le lancement de la GameBoy Color. Une poignée de personnes âgées envoyées à l'hôpital pour avoir toucher le ventre sans permission aucune. Quelques péripéties tragi-comiques, comme cette fausse alerte, pile-poil le soir de la grande tempête de l'hiver 99, le slalom entre les troncs d'arbres, au milieu de la nuit, sur la nationale qui mène à un hosto de province plus réputé pour faire mourir les gens que pour donner la vie, où un médecin de garde aussi aimable que Milosevic enfonce sans ménagement son poing dans le séant moyennement consentant de madame, le retire aussitôt avec la même délicatesse et conclut  que "non, il faut partir, c'est pas pour tout de suite, au revoir".
  •  
    Finalement, une nuit, couché à une heure du mat', réveillé à deux heures par un "faut y aller" aussi définitif que quand on s'entend dire "faut qu'on parle". La clinique des Metallurgistes, comme son nom l'indique, était à l'origine un lieu plus ou moins réservé aux camarades ouvriers CGTistes, ce qui a du bon (l'importation rapide des techniques d'accouchement sans douleur, qui ont été mises au point en URSS) et du moins bon (la déco stalinienne, l'absence de chambre individuelle). Les heures passent vite, la salle est tenue en haleine par la mesure de la dilatation du bouzin, qui grimpe, centimètre par centimètre, comme un Bubka faisant patiemment tomber les records du monde. Mais moins vite, beaucoup moins vite. A 9h du mat', à peine de quoi accoucher d'un lapereau. A 11h, une infirmière m'envoie au bistrot du coin m'acheter un sandwich, genre vous êtes tout blanc et fatigué et on n'a pas que ça à foutre de vous ramasser à la petite cuillère alors allez bouffer. Je reviens avec un saucisson sec, je sème des mies de pain partout (il n'y a que dans les films qu'on habille les pères en cosmonaute, en vrai tu peux monter un méchoui dans la salle d'accouchement)(note : penser au méchoui la prochaine fois).
  •  
  • La sage-femme appelle l'anésthésiste, "une petite dame très expérimentée, très douce, vous allez voir". Débarque un Antillais de deux mètres, avec des avant-bras comme mes cuisses, hilare, qui parle comme les noirs dans les feuilletons de TF1, il fait sa piquouze (ladite piquouze qui peut te paralyser à vie si elle s'écarte un tant soit peu de sa cible) en racontant une blague, ça détend l'atmosphère. Madame arrête d'engueuler les infirmières ("mais évidemment que je pousse, tu crois que je fais quoi là, connasse ?!!!") et se bidonne, complètement camée. Ca n'aide pas le travail, de toute façon mal parti. En début d'après-midi, la sage-femme, se rappelant soudain qu'elle a rendez-vous pour une épilation du maillot à 16h, décide d'employer les grands moyens. Je ne sais plus exactement si madame m'a broyée la main droite avant ou après l'épisiotomie à la machette, toujours est-il que j'ai encore mal, six ans après. Pour te dire, l'épisio, c'est comme quand le garagiste, penché sous le capot de ta bagnole, tape, coupe et dévisse tout un tas de trucs vaguement utiles en faisant des drôles de bruits, sauf que là c'est ta femme qu'on découpe et qu'un garagiste ferait ça avec beaucoup plus de soin. Et comme vraiment on avait envie de tout essayer, histoire de bien en profiter, on a pris l'option forceps aussi. Les forceps, ce sont deux pinces à escargot géantes, grandes comme des raquettes de ping-pong, qu'on met dans ce qu'il reste de ta femme (à savoir une masse informe, hilare et qui te brise les phalanges) histoire d'aider à sortir la tête du chtio. Concrètement, la sage-femme secoue de toutes ses forces les manches des raquettes, comme si elle cherchait à faire tilter un flipper, genre.
  •  
    Bon, là, on voulait pas non plus entrer dans le Guinness à tout prix, alors c'est finalement arrivé, juste après le "splooch" gluant de quelques litres de trucs étranges et rouges et visqueux qui tombent d'un coup sur le carrelage de Rungis la clinique. Le chtio sort, assez vite. Il a à peine les marques des forceps, il est violet avec des doigts fins de chauve-souris, et un faux-air de Bela Lugosi couvert de slime fuschia. "Vous voulez couper le cordon ?" croit bon d'ajouter la sage-femme. Non, je veux pas, déjà que je ne sais pas trancher un bâton de berger Justin Bridou sans le mettre en charpie, non, là, vraiment, sans façon, je n'en ferai rien, après vous, je vous en prie. Rapide passage sur le ventre de la mère, extatique et un peu fatiguée (non parce que depuis le début je dis "on" mais en vrai c'est quand même elle qui s'est tapé tout le boulot, mon travail à moi consistant à engloutir un casse-dalle beurre-rosette de la main gauche). Puis on me donne le chtio pour "le nettoyer". Tu te doutes bien qu'il ne s'agit pas de lui faire un maquillage rigolo à la Robert Smith, mais bien de vider ses orifices de toutes les choses qui n'ont rien à y faire et qui sont venues s'y loger lors des heures précédentes. Concrètement, tu tiens ton chtio qui a environ 7 minutes et 40 secondes et une infirmière lui enfonce une grande tige aspirante dans la gorge.

  • Le chtio pleure, forcément, comme cadeau de bienvenue, un bouquet de fleurs et un Snickers, ça aurait été plus sympa.
  •  
    Et soudain, c'est là. C'est là que ça monte. Une pulsion. Jamais ressentie. L'envie de frapper. Cette conne fait mal à mon fils. Je vais la tuer si elle continue, je le jure. C'est mon fils. Laisse-le. MON FILS.
  •  
    Ca y était, aussi brutalement et simplement que ça. C'était mon fils.
    Personne n'y touchera.
  •  

 

Partager cet article

Repost 0
Published by boultan - dans à vivre
commenter cet article

commentaires

Atti 17/03/2006 01:02

J'ai eu le coté cosmonaute, ou plutôt le côté Stroumph : la vareuse bleu et le cache-cheveux (merde comment ça s'appelle déjà ?) blanc. On était trois à attendre, à tourner en rond dans l'antichambre : j'ai eu un flash ! Nous étions en train de danser la dance des Stroumphs....J'ai ri..Ils n'ont pas compris ...Sinon le bruit de l'épisiotomie, ce n'est pas possible de l'oublier : et le magma sanguinolant de (merdre, je ne me rapelle plus non plus...) non plus.Et puis les miens sont plus beau que le tien, na ! (et plus nombreux aussi ...)-

jelly 08/03/2006 18:46

bon de lire une histoire comme ça pis il a une bonne bouille le chtio !! Félicitations, ouais meme 6 ans après c'est toujours valable ! na

pollux 08/03/2006 13:44

Ca rappelle "Le Cosmonaute". En tout cas, il est drôlement plus bô que Bela Legusi!

Mimi 08/03/2006 09:53

Vous me fichez les boules avec vos histoires de grossesse et d'accouchement. C'est bôôô, comment tu racontes. (Et le petit héros est carrément craquant!)
Jalouse je suis. Absolument.

Kiri 07/03/2006 17:28

Y'a personne pour un don anonyme de sperme ? CA DONNE ENVIE ET J'EN PEUX PLUS DE CHIALER A TOUTES VOS BELLES HISTOIRES.(d'accord je sors)(Mais avant, je tenais à te dire que c'est très joliment conté)(Et vous avez bien travaillé)