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28 avril 2005 4 28 /04 /avril /2005 00:00

Gould eut quatorze ans. Shatzy offrit à tout le monde un dîner dans un restaurant chinois. A la table à côté d'eux il y avait une petite famille : père, mère, et une fille, petite. La fille s'appelait Melania. Le père s'était mis en tête de lui apprendre à se servir des baguettes. Il parlait avec un accent un peu nasal.

- Prend la baguette dans ta petite main… comme ça… d'abord une, chérie, prends-la bien, tu vois ? tu dois la serrer comme ça entre le pouce et le majeur, pas comme ça, regarde… Melania, regarde papa, tu dois la tenir comme ça, voilà, c'est bien, maintenant serre un peu, non, pas si fort tu dois juste la prendre… Melania, regarde papa, entre le pouce et le majeur, tu vois, comme ça, non, c'est lequel le majeur Melania ? c'est celui-là le majeur, chérie…

- Pourquoi tu la laisses pas tranquilles ? dit alors sa femme. Elle le dit sans lever les yeux d'une soupe d'abalone et germes de soja. Elle avait les cheveux teints en rouge et un corsage jaune avec des épaulettes matelassées. Le mari continua comme si personne n'avait rien dit.

- Melania regarde-moi, regarde papa, assieds-toi bien, et prends la baguette, allez, comme ça, voilà, tu vois que c'est simple, il y a des millions d'enfants en Chine, tu ne voudrais tout de même pas qu'ils fassent à chaque fois autant d'histoires… maintenant prends l'autre, MELANIA, assieds-toi droite, vas-y, regarde comment fait papa, une baguette, et ensuite l'autre, donne ta petite main, allez…

- Si tu la laissais tranquille.

- Je lui apprends…

- Tu ne vois pas qu'elle a faim ?

- Elle mangera quand elle saura.

- Quand elle saura tout sera froid.

- MISERE DE DIEU, JE SUIS SON PERE, JE PEUX…

- Ne crie pas.

- Je suis son père et j'ai parfaitement le droit de lui apprendre quelque chose, étant donné que sa mère a évidemment mieux à faire qu'à éduquer sa fille unique qui…

- Mange avec ta fourchette, Melania.

- IL N'EN EST ABSOLULMENT PAS QUESTION, Melania, chérie, écoute papa, maintenant on va faire voir à maman qu'on peut manger aussi bien qu'une mignonne, splendide petite fille chinoise…

Melania commença à pleurer.

- Tu l'as fait pleurer.

- JE NE L'AI PAS FAIT PLEURER.

- Et elle fait quoi alors ?

- Melania, ce n'est pas nécessaire de pleurer, tu es grande maintenant, tu ne dois pas pleurer, prends cette baguette, vas-y, donne ta petite main, DONNE-MOI CETTE MAIN, voilà, c'est bien, doucement, Melania, tout le monde nous regarde, arrête de pleurer et prends-moi cette foutue baguette…

- Ne dis pas de gros mots.

- JE N'AI PAS DIT DE GROS MOTS.

Melania se mit à pleurer plus fort.

- MELANIA, Melania tu vas bientôt te prendre une claque, tu sais que papa est patient mais tout a une limite, MELANIA, PRENDS CETTE BAGUETTE OU ON SE LEVE DE TABLE ET ON RENTRE IMMEDIATEMENT A LA MAISON, et tu sais que je ne plaisante pas, allons, d'abord une baguette, ensuite l'autre, courage, entre le pouce et l'index, pas l'index, LE MAJEUR, serre maintenant, comme ça, c'est bien, tu vois que tu es capable, continue, maintenant tu prends l'autre, l'autre baguette chérie, AVEC L'AUTRE MAIN, PUTAIN… tu la prends avec L'AUTRE MAIN et tu la mets dans CETTE MAIN-CI, tu as compris ? c'est pas compliqué, et arrête de pleurer, qu'est-ce que t'as à pleurer ? tu veux devenir grande, oui ? ou bien tu préfères rester une idiote de gamine de…

Alors Diesel se leva. C'était une fatigue pour lui, toujours, mais il le fit. Il s'approcha de la table de la petite famille, pris dans une main les deux baguettes de la petite fille et, serrant la main, les cassa en petits morceaux exactement au-dessus du plat de canard laqué du père.

Melania cessa de pleurer. Le restaurant avait sombré dans un silence qui sentait la friture et le soja. Diesel parla doucement, mais on pouvait l'entendre même dans la cuisine. Il se contenta de poser une question.

- Pourquoi vous faites des enfants ? dit-il. Pourquoi ?

Le père se tenait immobile et regardait devant lui sans oser se retourner. Sa femme avait la cuillère à mi-chemin entre la bouche et l'assiette. Elle regardait Diesel avec une stupéfaction désolée : on aurait dit la concurrente d'un jeu télévisé qui connaissait la réponse mais n'arrivait pas à s'en souvenir.

Diesel se pencha sur la petite fille. Il la regarda dans les yeux.

- Mignonne, splendide petite fille chinoise.

Dit-il.

- Mange avec la fourchette, ou je te tue.

Puis il se retourna et revint à sa table.
A sa façon, ce fut un bel anniversaire.

 

 

(Un passage de City, en clin d'oeil à S. qui m'a fait découvrir à la fois les joies de l'éducation et Alessandro Baricco, et bien d'autres choses encore. "Sauvons la planète Terre des ongles de pieds vernis" est l'inscription marquée sur le sac de l'héroine, must-have pour les fashionistas qui passeraient par ici.)

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Published by boultan - dans à lire
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commentaires

violettelila1 24/05/2005 20:45

Je suis en plein Océan mer...limite la larme à l'oeil...J'aimerais encore plus le comprendre mais même en restant en surface, c'est beau.

Cat Lord 19/05/2005 00:26

Bé voila, j'ai fini City. :)

J'ai beaucoup aimé les histoires dans l'histoire (J'aime bien les romans a tiroirs, en fait; quels que soient les tiroirs). Surtout, surtout, le western. Grandiose !

violettelila1 11/05/2005 20:47

Selon un professionnel de la profession, polyglotte de surcroît, si on ne peut pas lire en italien, autant lire la traduction anglaise car elle sera toujours de meilleure qualité que la traduction française.

Cat Lord 11/05/2005 12:17

J'ai commencé City. Assez décalé comme roman. Mais ca m'étonne pas que ca t'ai tant plu, en plus d'etre bien écrit, ca parle aussi de questions tres technique sur l'arbitrage au football. :-D

Cat Lord 07/05/2005 10:17

Et voila, je me retrouve en plus avec le coffret Barrico, arrivé tout droit de France: Soie/Novecento: Pianiste/Océan Mer & City. Damn, boultan, damn !