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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 18:01
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    Je remontais l'avenue Thiers avec sous le bras mon petit colis des States qui faisait gling-gling quand on le secouait et qui avait visiblement suscité une vive curiosité teintée d'inquiétude après du sourcilleux (au propre comme au figuré) employé des postes chargé de sa délivrance quand le faisceau de circonstances me fit enfin réaliser ce que m'évoquait de manière diffuse et indéterminée ce quartier depuis des mois.
    Cette avenue Thiers, large et unidimensionnelle, avec son tram comme une colonne vertebrale et les voitures qui papillonnent autour et, bordant cette circulation aveugle, un galimatias d'habitations hétéroclites, de commerces suburbiens (le genre d'endroit où "tu peux ramener des huitres et deux pains complets de la station-essence" constitue une demande parfaitement sensée) et d'usines défoncées promises à une rapide restauration afin de les rendre habitables, généralement par des gens bien trop riches pour ne jamais risquer de travailler en usine mais dont le cynisme de classe (aussi appelée conscience de gauche) les incite à investir dans ce supplément d'âme qu'une gloire locale enjoignait pourtant à ses débuts de rendre à qui elle appartenait et qui les déculpabilise de défendre tout un tas de gens avec qui ils ne cohabiteraient pour rien au monde - no offense, j'en suis.
     
    L'avenue Thiers, donc, m'évoque la 1st Street de San José, Californie.
     



    Pour les chanceux qui l'ignoreraient, San José, dixième ville des Etats-Unis, plus grosse que San Francisco, Detroit ou Boston, recence près d'un million d'habitants joyeusement étalés sur un immense territoire drainé par de chatoyantes autoroutes 8 voies, un ensemble urbain échappé d'un vieux Tim Burton, sans centre comme on l'entend ici (le centre-ville de Vierzon concurrence à l'aise celui de San José)(et je ne plaisante pas) exceptés quelques shopping malls ventrus disséminés à proximité d'échangeurs gargantuesques dessinés par des fous.
    Et ma First Street qui, logiquement, traverse tout ça.
    Envoyé par le boulot, à peine débarqué de 15 heures d'avion passés les genoux dans les dents et d'une heure de navette depuis SF, ça a été mon premier contact avec l'Amérique - et j'y suis revenu si souvent que je me permet de dire : ma First Street.
    La première fois donc, c'était en juin, il faisait officiellement dans les 100°F et un peu plus au soleil.
    Je sais pas ce que j'avais foutu avec ma carte bleue la semaine d'avant, toujours est-il qu'elle refusait obstinément, malgré moultes injures et suppliques, de me délivrer le moindre liard local. J'avais donc une semaine à tenir avec 500$ en poche dont 450$ d'hôtel à payer.
    Je ne te cache pas qu'à l'arrêt "1st St, San José" de la navette, l'humeur était un peu down. Mais bon, j'étais presque arrivé, j'allais au moins pouvoir dormir un peu au motel.
    Je vérifie l'adresse du motel : 4400 North 1st St.
    Je regarde où je suis : 560 South 1st St.
    J'évalue la distance sur le plan d'une station de tram : 7 bons miles.
    Je cherche d'éventuelles voitures et taxis : peau d'zob, dimanche de canicule et play-offs de basket, personne sous le cagnard.
    Je raisonne et conclut : attendons le tram.
    Je m'assoie.
    Un vieux clodo à barbe avec sa boutanche dans un sac en papier remarque ma présence depuis l'autre bout du banc, s'approche tout près et me hurle dessus comme si j'étais sourd alors qu'évidemment c'est lui qui l'est :
    "NO TRAM, THEY'RE ON STRIKE !"
    Il se marre.
     


     
    Je regarde ma grosse valise : une des deux roulettes avait pété dès Roissy.
    Une voix dans ma tête commence à chanter "I aaaaaaam caaaalling youuuuu"
    Je regarde cette avenue, cette putain d'avenue que j'allais devoir me cogner deux bonnes heures durant sous le cagnard en trainant une valoche boiteuse, cette avenue large comme nos rues sont longues, absolument rectiligne.
    J'ai quand même pris cinq minutes pour discuter le bout de gras avec le clodo aka mon seul ami sur ce continent, qui était charmant d'ailleurs, très très sourd mais charmant, j'ai même dû fichtrement lutter pour qu'il renonce à me prêter 10 dollars, comme ça, sortis de la grosse liasse roulée en boule dont les ricains adorent rembourrer leurs poches, surtout si ce ne sont que des billets d'un dollar, ça fait vite un gros paquet rassurant et ils te le sortent recta pour un oui pour un non et ils l'épluchent comme un gros oignon alors que toi, en Europe, à peine sortis du distributeur tu les planques tes biftons, des fois que les autres sachent que tu en as, vite les cacher, t'es limite aussi flippé que la première fois où t'as acheté des capotes, maintenant t'en rigoles parce que le pharmacien avait bien vu que c'était la première fois et en avait profité pour t'en refiler des VERTS, l'enculé, sous prétexte qu'il était de ceux qui acceptaient de les vendre 1F pièce il refourguait des présos VERTS et toi forcément pour ta première fois ça t'a fait tout drôle d'avoir en plus le zboub VERT au moment m, mais bon aujourd'hui t'as grandi et t'irais acheter tes capotes en sifflotant, mais le fric, non, ça t'es jamais passé, toujours tu l'enfonces dans ta poche à la seconde où il sort de la machine.
    Bref.
     



    J'ai remonté la 1st Street.
    Depuis les zones où ça parle guère que l'espagnol (et l'espagnol local hein), où les gosses jouent hilares dans la boue sèche devant le mobile home tout en alu privé depus longtemps de ses roues, jusqu'aux sièges sociaux de fabricants de circuits intégrés qui alignent les M$ comme des puces sur un circuit imprimé, en passant par le City Hall où les encravatés gouvernementaux croisent les clodos venus pisser dans les chiottes publiques parce que là-bas on les laisse faire, les clodos, faut bien qu'ils pissent aussi.
    Toute l'Amérique sur dix kilomètres de long.
    Avec, des fois, une voiture qui passe, et tu sens bien que le type se demande en te voyant ce que tu peux bien foutre avec ta valoche parce que les piétons, ça n'existe pas vraiment là-bas, où alors ils boivent sur un banc puis pissent à la mairie, et donc les automobilistes ils sont un peu interloqués quand ils te croisent, et toi aussi parce qu'au fond t'aimerais bien qu'on t'avance un peu sur ce chemin de Damas mais ils ont quand même de drôles de gueules pas jojo et t'es bientôt arrivé alors merde.
    Arrivé devant le motel dans un état proche de l'Ohio (moi hein)(le motel aussi, remarque), j'ai trouvé que c'était le plus beau du monde quand même parce que dedans y'avait un lit pour moi et une douche et peut-être même une clim' ultra-bruyante mais on s'en fout de la planète et on la règle à fond jusqu'a en attraper une bronchite s'il le faut.
    C'est que j'avais traversé les Etats-Unis moi !
     


     
    (Après, j'ai passé la semaine à suivre une conférence qui n'offrait que le déjeuner mais où je piquais un max de trucs à manger et à boire pour le diner et le petit-dèj')
    (J'ai pris trois kilos sans dépenser un centime en bouffe)
    (Mes 50 dollars de rab' sont passés dans l'aller-retour jusqu'à Frisco en Caltrain - un train entièrement en métal traversant le nord de la Californie et transformé l'été en four à roulettes pour touristes inonscients et commuters désargentés -, dans une paire de Levis-qui-coûtent-rien-là-bas et dans le KidA de Radiohead qui sortait cette semaine-là à moins que je l'ai piqué au Sony Metreon, c'est possible, avec cette espèce d'inconscience qui te transforme en kleptomane dès que tu quittes le territoire national)
    (J'écoutais Pyramid Song en dépassant Union Square pour remonter droit sur les quais, et quand j'ai débouché sur la baie c'était encore Pyramid Song)
    (Je suis resté longtemps sur repeat, faut dire)
    (Etrangement je n'avais pas encore remarqué la Transamerica Pyramid)
     

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Published by boultan - dans à vivre
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commentaires

cee 11/06/2009 18:28

je note que lidell t'a traité de cochon. 

lidell 10/06/2009 23:02

J'aime tout dans cette note : l'histoire, les photos, le motel ! Envie de retourner là bas tiens.

crouteprod 10/06/2009 13:50

ouai ça pourrait même être une séquence d'un Jarmusch.

Cat Lord 09/06/2009 20:29

Ouah ! The bouly's blog is back !Ça faisait longtemps qu'on avait pas eu un bon billet comme ça.'rci.  Cat

drenka 09/06/2009 15:31

Moua je serais le genre de fille dont au sujet de laquelle une fois arrivee, m'apercevrais que j'ai laisse ma valise au 3256 South First Street.