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18 juillet 2007 3 18 /07 /juillet /2007 16:58
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  • A deux kilomètres du Mas Vieux perchait le village de La Penne. Un chemin vicinal transformé en lit de torrent y déboulait, vomissant le silex et le schiste à pleine gueule. Un demi-siècle auparavant, ce village ne comptait plus aucun habitant ; le figuier y poussait librement descellant les maisons qui tenaient encore debout. Au milieu des toits effondrés nichaient parfois des romanichels ou des ouvriers agricoles en chômage qui venaient faire du feu parmi les tuiles cassées. L'un de ces nomades, un jeune Génois (et qui d'ailleurs ressemblait à Gambetta), y avait établi un gîte. C'était un beau taureau sauvage, haut comme le taureau Farnèse, avec une poitrine poilue et escarpée ; peu à peu il avait attiré les filles de ce pays pauvre en hommes, transfusé du sang ligure à ces déserts français et repeuplé la région. On l'appelait Magali. Une tribu de Magalis était née bibliquement dans les lézardes de ces vieux murs, se chauffant avec des échalas, des sarments, des poutres et des volets, braconnant, ramassant la châtaigne, retaillant les vignes abandonnées, tuant les sars à la dynamite et suçant les chèvres à même le pis, comme les vipères.
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  • Aujourd'hui le village comptait une centaine d'habitants, tous légitimement ou illégitimement Magalis. De porte-besace, l'octogénaire Magali était devenu notable ; de vagabond, dieu Terme. Il avait marié le plus réussi, le mieux dégrossi de ses petits-fils à la fille d'un marchand de biens de Grimaud, une demoiselle Estramuri, paroissienne abonnée aux journaux de modes, impérieuse de nature et intelligente en affaires, qui tenait un vieux bouchon à tonnelle restauré par elle et servait sous les bambous casse-croûtes et boissons aux rouliers, aux saisonniers, aux liégeurs.
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  • Les Magalis sortaient peu de La Penne ; on les voyait l'automne venu descendre à la coopérative vinicole de Bromes pour trafiquer sur les moûts et, en de rares occasions, apparaître à la gare du Lavandou où ils prenaient le train pour Toulon. Ils ne vivaient pas mal, mangeaient souvent de la viande, pêchaient un peu pour les châtelains des environs, travaillaient mollement, si paresseux qu'ils ne ramassaient même pas leurs figues. On ne leur voyait un peu d'activité qu'en septembre, aux vendanges, où ils mettaient une véritable ardeur à cueillir les grappes et à fabriquer leur alcool ; tous avaient un trou sous le nez. Le père surtout, rubicond et boursouflé, ne quittait pas ses fiasques. En blanchissant de la barbe, le vieux Magali avait converti sa vitalité sexuelle en influence politique : franc-maçon, cacique écouté, car il faisait voter toute sa tribu, il avait installé une de ses filles comme receveuse des postes à Hyères. Assermenté, il surveillait les propriétaires voisins et leur rendait la vie impossible, sauf compromis. Du fond du vallon de La Penne, il guettait l'horizon comme un naufrageur ; à la belle saison, il plaçait ses petites-filles et arrière-petites-filles non encore établies, comme bonnes chez les estivants ; l'hiver, grâce aux renseignements recueillis par elles, il dévalisait discrètement, avec une légèreté de main toute latine, les maisons non confiées à sa garde. Une malveillance naturelle, l'impunité démocratique et l'amitié des gendarmes faisaient des Magalis de redoutables créateurs de mythes ; les filles calomniaient jusqu'à Saint-Raphaël, écoutaient les conversations téléphoniques, lisaient les lettres par transparence et étendaient jusqu'à Marseille le secteur de leurs dénonciations anonymes.
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  • (Paul Morand, L'homme pressé)
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Published by boultan - dans à lire
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commentaires

live forever 21/07/2007 10:36

des chamallows

cali rezo 20/07/2007 12:43

on dirait surtout un champ de petits suisses géants...

pamela sue 20/07/2007 12:31

cocoon ... maybe des vaches E.T.

boultan 19/07/2007 17:04

Vi, on dirait des chamallows transgéniques. Ou des cacas de schtroumphs. Ou un élevage de Viagra. Ou (ok j'arrête)

lelapin 19/07/2007 15:26

'tain même la paille est à la mode et se met à porter du bleu turquoise...pffc'est foutu