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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 12:04
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  • Ultimo s'appelait ainsi parce qu'il avait été le premier enfant.
  • - Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu'elle eut repris ses sens après l'accouchement.
    Il fut donc Ultimo, le dernier.
  • Au début, il n'avait pas l'air de l'entendre ainsi. Durant les quatre premières années de sa vie, il se coltina toutes les maladies possibles. Il fut baptisé trois fois : le curé n'arrivait pas à donner l'extrême-onction à une aussi petite chose, avec des yeux pareils : si bien qu'il optait chaque fois pour le baptême, histoire de ne pas repartir sans avoir administré.
  • - Pourra pas lui faire de mal.
  • Et de fait, Ultimo en sortit toujours vivant : petit, sec, blanc comme un linge, mais vivant. Il a le coeur solide, disait son père. Il a du bol, disait sa mère.
  • C'est donc vivant qu'à l'âge de sept ans et quatre mois, en novembre 1904, son père l'emmena dans l'étable, lui désigna les vingt-six Fassones du Piémont qui étaient toute sa richesse, et l'informa qu'il ne fallait pas encore en parler à sa maman, mais qu'ils allaient s'en débarasser, une fois pour toutes, de cette montagne de merde.
  • Il fit un grand geste, plutôt solennel, qui embrassait la pièce toute entière, sombre et nauséabonde. Puis, très lentement, il scanda :
  • - Garage Libero Parri.
    Libero Parri, c'était son nom. Garage, c'était un mot français qu'Ultimo n'avait jamais entendu jusque-là. Sur le moment il pensa que ça devait vouloir dire quelque chose comme "élevage" ou à la rigueur "laiterie". Mais la nouveaut", il ne la voyait pas.
  • - On réparera les automobiles, expliqua son père, lapidaire.
  • Ca, en effet, c'était une nouveauté.
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  • - Elles n'existent pas encore, les automobiles, fit remarquer sa mère, quant elle finit par être informée de la chose, un soir au lit, toutes lumières éteintes.
  • - C'est une question de mois et elles existeront, décréta Libero Parri, son mari, en glissant la main sous sa chemise de nuit.
  • - Il y a le petit.
  • - Pas de problème, il y aura du travail pour lui aussi, il apprendra.
  • - Il y a le petit, enlève ta main.
  • - Ah, dit Libero Parri en se rappelant que l'hiver ils dormaient tous dans la même pièce, pour économiser le chauffage.
  • Ils restèrent un moment comme ça, la discussion en pause. Puis ils repartit à la charge.
  • - J'en ai parlé avec Ultimo. Il est d'accord.
  • - Ultimo ?
  • - Oui.
  • - Ultimo est un enfant, il a sept ans, il pèse vingt et un kilo et il a de l'asthme.
  • - Quel rapport, il est spécial, cet enfant.
  • Dans la famille, on pensait que c'était un enfant spécial. A cause de toutes ces maladies, et d'autres histoires difficiles à expliquer.
  • - Tu ne pourrais pas en parler avec le Tarin, plutôt ?
  • - Il comprendrait pas. Il est comme les autres, il ne pense qu'à la terre, la terre et les bêtes, il me dirait que je suis fou.
  • - Il aurait peut-être raison.
  • - Non, il n'aurait pas raison.
  • - Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
  • - Il est de Trezzate.
  • Dans le coin, c'était un argument imparable.
  • - Alors parles-en au curé.
  • Si Libera Parri n'était pas athée, ni socialiste, c'était par manque de temps. Il s'agissait de trouver une ou deux heures pour s'informer un peu, et il le deviendrait. En attendant, il détestait les curés.
  • - D'autres conseils ? demanda-t-il.
  • - Je plaisantais.
  • - Non, tu ne plaisantais pas.
  • - Je te jure que je plaisantais -, et elle allongea la main vers le pantalon de son mari. C'était quelque chose qu'elle aimait bien.
  • - Le petit, marmonna Libero Parri.
  • - Fais comme si de rien n'était, suggéra-t-elle.
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  • Elle s'appelait Florence. Son père était un Français qui avait tourné pendant des années dans toute l'Italie en vendant une chaussure de son invention. En fait, c'était une chaussure normale mais à laquelle on pouvait ajouter, si besoin était, un talon. Tu pouvais le mettre et l'enlever grâce à un systèmes très commode de tendeurs. L'avantage c'était qu'avec une seule paire de chaussures tu en avais deux, une pour le travail et une pour le soir. Des inconvénients, selon lui, il n'y en avait pas. Un jour il était allé à Florence, et il en était resté comme envoûté. C'est pourquoi il avait donné ce prénom-là à sa première fille. A Rome aussi, d'ailleurs, il avait pris du bon temps : si bien que son fils aîné il l'avait appelé Roméo. Du coup il avait viré shakespearien et depuis lors ce n'étaient plus que des Juliette, Richard et autres noms du même acabit.
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Published by boultan - dans à lire
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commentaires

Cat 26/02/2010 00:23


Je viens de  commencer ce Barrico là, je me suis souvenu de ta note (j'te jure), et juste pour dire, je trouve que pour l'instant, c'est un très bon cru...

  Cat


Cat Lord 31/12/2007 00:49

J'ai acheté un Baricco, tiens, pendant mes vacances (pas çui-là, un poche que j'avais pas encore lu).  Ça me donne envie de le commencer. :D  CatPS: Le code pour valider ce commentaire était "RTT", moi je dis, ce blog, c'est plus de la rébellion, c'est une Révolution ! :-p

boultan 20/12/2007 10:18

zita : oui, c'est joli, même si certains passages plus que d'autres (forcément, dans un roman chorale)
toub : ou comme une italienne quand elle sait qu'elle ne risque plus de contrôle fiscal en France
melody : je sais pas, j'ai fait allemand, vers chez moi c'est historiquement plus utile pour le marché noir

Melody 18/12/2007 21:58

et en italien, c'est encore plus joli

Toub 18/12/2007 16:39

Ca c'est gai comme un italien quand il sait qu'il aura de l'amour et du vin.