diablogues

 
Samedi 9 février 2008
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  • Hier dans le métro, mon volubile voisin de banquette lançait à son pote un savoureux :
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  • - T'vois, c'te fille, déjà elle est teubé mais en plus elle a trop les yeux globuleux, comme un poisson pané !
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  • juste quand je lisais l'équivalent balzacien dans Modeste Mignon :
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  • Madame Latournelle, fille du greffier du tribunal de première instance, se trouve suffisamment autorisée par sa naissance à se dire issue d'une famille parlementaire. Cette prétention indique déjà pourquoi cette femme, un peu trop couperosée, tâche de se donner la majesté du tribunal dont les jugements sont griffonnés par monsieur son père. Elle prend du tabac, se tient roide comme un pieu, se pose en femme considérable, et ressemble parfaitement à une momie à laquelle le galvanisme aurait rendu la vie pour un instant. Elle essaye de donner des tons aristocratiques à sa voix aigre ; mais elle n'y réussit pas plus qu'à couvrir son défaut d'instruction. Son utilité sociale semble incontestable à voir les bonnets armés de fleurs qu'elle porte, les tours tapés sur ses tempes, et les robes qu'elle choisit. Où les marchands placeraient-ils ces produits, s'il n'existait pas des madame Latournelle ? Tous les ridicules de cette digne femme, essentiellement charitable et pieuse, eussent peut-être passé presque inaperçus ; mais la nature, qui plaisante parfois en lâchant de ces créations falottes, l'a douée d'une taille de tambour-major, afin de mettre en lumière les inventions de cet esprit provincial. Elle n'est jamais sortie du Havre, elle croit en l'infaillibilité du Havre, elle achète tout au Havre, elle s'y fait habiller ; elle se dit Normande jusqu'au bout des ongles, elle vénère son père et adore son mari. Le petit Latournelle eut la hardiesse d'épouser cette fille arrivée à l'âge anti-matrimonial de trente-trois ans, et sut en avoir un fils. Comme il eut obtenu partout ailleurs les soixante mille francs de dot donnés par le greffier, on attribua son intrépidité peu commune au désir d'éviter l'invasion du Minotaure, de laquelle ses moyens personnels l'eussent difficilement garanti, s'il avait eu l'imprudence de mettre le feu chez lui, en y mettant une jeune et jolie femme. Le notaire avait tout bonnement reconnu les grandes qualités de mademoiselle Agnès (elle se nommait Agnès), et remarqué combien la beauté d'une femme passe promptement pour un mari. Quant à ce jeune homme insignifiant, à qui le greffer imposa son nom normand sur les fonts, madame Latournelle est encore si surprise d'être devenue mère, à trente-cinq ans sept mois, qu'elle se retrouverait des mamelles et du lait pour lui, s'il le fallait, seule hyperbole qui puisse peindre sa folle maternité. 
  • - Comme il est beau, mon fils !... disait-elle à sa petite amie Modeste en le lui montrant, sans aucune arrière-pensée, quand elles allaient à la messe et que son bel Exupère marchait en avant. 
  • - Il vous ressemble, répondait Modeste Mignon comme elle eût dit : Quel vilain temps !
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  •  L'esprit français demeure.
  • (hum)
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par boultan publié dans : à lire
Lundi 17 décembre 2007
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  • Ultimo s'appelait ainsi parce qu'il avait été le premier enfant.
  • - Et le dernier, avait aussitôt précisé sa mère, dès qu'elle eut repris ses sens après l'accouchement.
    Il fut donc Ultimo, le dernier.
  • Au début, il n'avait pas l'air de l'entendre ainsi. Durant les quatre premières années de sa vie, il se coltina toutes les maladies possibles. Il fut baptisé trois fois : le curé n'arrivait pas à donner l'extrême-onction à une aussi petite chose, avec des yeux pareils : si bien qu'il optait chaque fois pour le baptême, histoire de ne pas repartir sans avoir administré.
  • - Pourra pas lui faire de mal.
  • Et de fait, Ultimo en sortit toujours vivant : petit, sec, blanc comme un linge, mais vivant. Il a le coeur solide, disait son père. Il a du bol, disait sa mère.
  • C'est donc vivant qu'à l'âge de sept ans et quatre mois, en novembre 1904, son père l'emmena dans l'étable, lui désigna les vingt-six Fassones du Piémont qui étaient toute sa richesse, et l'informa qu'il ne fallait pas encore en parler à sa maman, mais qu'ils allaient s'en débarasser, une fois pour toutes, de cette montagne de merde.
  • Il fit un grand geste, plutôt solennel, qui embrassait la pièce toute entière, sombre et nauséabonde. Puis, très lentement, il scanda :
  • - Garage Libero Parri.
    Libero Parri, c'était son nom. Garage, c'était un mot français qu'Ultimo n'avait jamais entendu jusque-là. Sur le moment il pensa que ça devait vouloir dire quelque chose comme "élevage" ou à la rigueur "laiterie". Mais la nouveaut", il ne la voyait pas.
  • - On réparera les automobiles, expliqua son père, lapidaire.
  • Ca, en effet, c'était une nouveauté.
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  • - Elles n'existent pas encore, les automobiles, fit remarquer sa mère, quant elle finit par être informée de la chose, un soir au lit, toutes lumières éteintes.
  • - C'est une question de mois et elles existeront, décréta Libero Parri, son mari, en glissant la main sous sa chemise de nuit.
  • - Il y a le petit.
  • - Pas de problème, il y aura du travail pour lui aussi, il apprendra.
  • - Il y a le petit, enlève ta main.
  • - Ah, dit Libero Parri en se rappelant que l'hiver ils dormaient tous dans la même pièce, pour économiser le chauffage.
  • Ils restèrent un moment comme ça, la discussion en pause. Puis ils repartit à la charge.
  • - J'en ai parlé avec Ultimo. Il est d'accord.
  • - Ultimo ?
  • - Oui.
  • - Ultimo est un enfant, il a sept ans, il pèse vingt et un kilo et il a de l'asthme.
  • - Quel rapport, il est spécial, cet enfant.
  • Dans la famille, on pensait que c'était un enfant spécial. A cause de toutes ces maladies, et d'autres histoires difficiles à expliquer.
  • - Tu ne pourrais pas en parler avec le Tarin, plutôt ?
  • - Il comprendrait pas. Il est comme les autres, il ne pense qu'à la terre, la terre et les bêtes, il me dirait que je suis fou.
  • - Il aurait peut-être raison.
  • - Non, il n'aurait pas raison.
  • - Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
  • - Il est de Trezzate.
  • Dans le coin, c'était un argument imparable.
  • - Alors parles-en au curé.
  • Si Libera Parri n'était pas athée, ni socialiste, c'était par manque de temps. Il s'agissait de trouver une ou deux heures pour s'informer un peu, et il le deviendrait. En attendant, il détestait les curés.
  • - D'autres conseils ? demanda-t-il.
  • - Je plaisantais.
  • - Non, tu ne plaisantais pas.
  • - Je te jure que je plaisantais -, et elle allongea la main vers le pantalon de son mari. C'était quelque chose qu'elle aimait bien.
  • - Le petit, marmonna Libero Parri.
  • - Fais comme si de rien n'était, suggéra-t-elle.
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  • Elle s'appelait Florence. Son père était un Français qui avait tourné pendant des années dans toute l'Italie en vendant une chaussure de son invention. En fait, c'était une chaussure normale mais à laquelle on pouvait ajouter, si besoin était, un talon. Tu pouvais le mettre et l'enlever grâce à un systèmes très commode de tendeurs. L'avantage c'était qu'avec une seule paire de chaussures tu en avais deux, une pour le travail et une pour le soir. Des inconvénients, selon lui, il n'y en avait pas. Un jour il était allé à Florence, et il en était resté comme envoûté. C'est pourquoi il avait donné ce prénom-là à sa première fille. A Rome aussi, d'ailleurs, il avait pris du bon temps : si bien que son fils aîné il l'avait appelé Roméo. Du coup il avait viré shakespearien et depuis lors ce n'étaient plus que des Juliette, Richard et autres noms du même acabit.
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par boultan publié dans : à lire
Dimanche 19 août 2007
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  • Avant qu'on ne se séparât, le Supérieur de la maison s'avança devant l'autel. Lui aussi il savait les désarrois de là-haut, l'acceptation pleine de protestations douloureuses, tous les départs sans adieux...
  • Il parla. Et quand il dit la Fête de ce jour, et que tous ces corps ressuciteraient, comme dit Saint Augustin, "parce qu'ils étaient beaux", renaîtraient tels que ceux qui étaient là les voyaient hier, dans ces jardins, dans ces cours, sous ces porches, lorsqu'ils pressaient dans leurs bras leur jeunesse, alors en bas, au fond de la chapelle, les femmes se mirent à palpiter et à pleurer. Elles palpitaient, et pleuraient, et mouraient, et vivaient. Elles revoyaient les sourires, les taches de rousseur, les petits gestes qu'ils avaient pris d'elles et qui allaient vivre pour l'éternité (tout cela, tout cela, elles qui n'espéraient que dans leurs souvenirs). Elles ne prenaient pas garde que celui qui parlait, à mesure qu'il parlait son corps disparaissait, on ne voyait plus que son front et les étincelles qui sortaient de sa bouche : tous étaient tournés vers les triomphateurs de la mort, qui brûlaient comme sur un bûcher. Eux aussi voyaient justifiés par cette parole bien de faibles instants de leur vie. Leur croyance n'était plus le blême instinct qui fonctionne sous les obus, l'aveugle besoin de s'accrocher à n'importe quelle protection mystérieuse, c'était la certitude attestée par un gonflement du coeur, et chacun, saluant le risque d'être dupe, se perdait dans la Vie meilleure avec un consentement enivré.
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    (Henry de Montherlant, La relève du matin - Pâques de guerre au collège)
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par boultan publié dans : à lire
Jeudi 26 juillet 2007
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  • Le Grand Maître Suprême donna de petits coups de son marteau pour obtenir l'attention générale. On forma un vague cercle dans la salle en traînant les pieds.
  • "Je rappelle à l'ordre la Loge Suprême et Unique des Frères Eclairés, psalmodia-t-il. La Porte de la Connaissance est-elle hermétiquement close aux hérétiques et aux non-initiés ?
  • - Complètement bloquée, répondit le frère Portier. C'est l'humidité. La semaine prochaine, j'amènerai mon rabot, ce sera vite...
  • - D'accord, d'accord, fit le Grand Maître Suprême avec irritation.
  • Avec l'air vaguement contrarié d'une belle-mère qui passe le doigt sur l'étagère la plus haute de sa bru et le retire, contre toute attente, net de tout grain de poussière, le Grand Maître Suprême poursuivit la séance.
    Quel tas de crétins, se disait-il. Une bande d'incapables auxquels aucune société secrète ne voudrait toucher avec un Spectre d'Autorité de trois mètres. Du genre à se démettre les doigts à la moindre poignée de main d'initié.
  • Mais des incapables non dénués de possibilités, cependant. Que les autres sociétés s'adjugent donc les talentueux, les prometteurs, les ambitieux, les sûrs d'eux. Lui récupèrerait les geignards et les amers, les bouffis de rancune et de bile, les frustrés qui auraient pu faire une grande carrière, d'après eux, si seulement on leur avait donné leur chance. Qu'on lui laisse les aigris dont les torrents de venin et de rancoeur n'étaient retenus que par de fragiles barrières de nullité et de paranoïa miteuse.
  • "Frères, dit-il, ce soir nous avons à discuter de questions de première importance. La bonne gouvernance, voire l'avenir même d'Ankh-Morpork sont dans nos mains."
  • Ils se penchèrent en avant. Le Grand Maître Suprême sentit venir le bon vieux frisson du pouvoir. Ils étaient suspendus à ses lèvres. Rien que pour cette sensation-là, ça valait le coup de se déguiser dans des putains de robes ridicules.
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  • (Terry Pratchett, Au guet !)
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par boultan publié dans : à lire
Lundi 23 juillet 2007
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  • Pierre buvait et mangeait beaucoup, avec son avidité habituelle. Mais, ce jour-là, silencieux, morose et abattu, il regardait d'un air distrait autour de lui et semblait ne rien entendre. Rien qu'à le voir ainsi préoccupé, ses amis devinaient sans peine qu'il était absorbé par quelque question accablante et insoluble.
  • Cette question, qui tourmentait à la fois son cœur et son esprit, c'étaient les allusions de la princesse Catherine, sa cousine, au sujet de l'intimité de Dologhow avec sa femme.
  • Le matin même, il avait reçu une lettre anonyme écrite sur le ton de grossière raillerie propre à ce genre de lettres, dans laquelle on lui disait que ses lunettes lui étaient bien inutiles, puisque la liaison de sa femme et de Dologhow n'était un mystère que pour lui seul. Il n'avait ajouté foi ni à la lettre ni aux allusions de sa cousine; mais la vue de Dologhow, assis en face de lui, lui causait un invincible malaise. Chaque fois que ses beaux yeux impudents rencontraient ceux de Pierre, ils faisaient naître dans l'âme de ce dernier un sentiment effroyable, monstrueux, et il se détournait brusquement. En se rappelant le passé que l'on prêtait à Hélène et ses relations actuelles avec Dologhow, il comprenait qu'il aurait pu y avoir quelque chose de vrai dans la lettre anonyme, s'il ne s'était pas agi de sa femme. Pierre se rappela involontairement la première visite de Dologhow, et comment, en souvenir de leurs anciennes folies, il lui avait prêté de l'argent, comment il l'avait installé dans sa maison, comment Hélène, sans se départir de son éternel sourire, lui avait exprimé son ennui de cet arrangement, et comment Dologhow, qui ne cessait de lui vanter avec cynisme la beauté de sa femme, ne les avait plus quittés d'une semelle depuis ce jour-là.
  • «Il est très beau, c'est vrai, se disait Pierre... et je sais qu'il éprouverait une jouissance toute particulière à déshonorer mon nom, à se jouer de moi, précisément à cause des services que je lui ai rendus; oui, je comprends combien il trouverait, piquant de me tromper de la sorte, mais je n'y crois pas, je n'ai pas le droit d'y croire!»
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  • Il avait souvent été frappé de l'expression méchante de, la figure de Dologhow, comme le jour où ils avaient jeté à l'eau l'ours et l'officier de police, ou bien lorsqu'il provoquait quelqu'un sans raison, ou qu'il tuait d'un coup de pistolet le cheval d'un isvostchik, et aujourd'hui, lorsque leurs yeux se rencontraient, il retrouvait dans son regard cette même expression. «Oui, c'est un bretteur; tuer un homme est le dernier de ses soucis; il se dit que chacun a peur de lui, et moi tout le premier... et cela doit lui faire plaisir.... Et au fond c'est vrai.... J'ai peur de lui!» Ainsi pensait Pierre, pendant que Rostow s'entretenait gaiement avec ses deux amis, Denissow et Dologhow, dont l'un était un brave hussard et l'autre un franc vaurien. Leur bruyant trio faisait un singulier contraste avec la personne massive, sérieuse et préoccupée de Pierre, pour lequel Rostow d'ailleurs n'avait pas de sympathie: primo, c'était un pékin millionnaire, le mari d'une beauté à la mode, et une poule mouillée, trois crimes irrémissibles à ses yeux de hussard; secundo, Pierre, distrait et pensif, ne lui avait pas rendu son salut, et lorsqu'on avait porté la santé de l'Empereur, abîmé dans ses réflexions, Pierre ne s'était pas levé!
  • «Eh bien, et vous? lui cria Rostow irrité de plus en plus. N'entendez-vous pas? À la santé de l'Empereur!»
  • Pierre soupira, se leva avec résignation, vida son verre, et quand tout le monde fut rassis, il s'adressa à Rostow avec son bon sourire:
  • «Tiens, et moi qui ne vous avais pas reconnu!»
  • Rostow, qui s'égosillait à crier hourra! n'entendit même pas.
  • «Eh bien, tu ne renouvelles pas connaissance? dit Dologhow.
  • —Que le bon Dieu le bénisse, cet imbécile! répondit Rostow.
  • —Il faut soigner les maris des jolies femmes,» lui dit à demi-voix Denissow.
  • Pierre devinait qu'ils parlaient de lui, mais il ne pouvait les entendre. Cependant il rougit et se détourna.
  • «Et maintenant, buvons à la santé des jolies femmes! dit Dologhow d'un air moitié sérieux et moitié souriant.... Pétroucha!... À la santé des jolies femmes et de leurs amants!»
  • Pierre, les yeux baissés, buvait sans regarder Dologhow et sans lui répondre. En ce moment, le laquais qui distribuait la cantate en remit un exemplaire à Pierre, comme étant un des principaux membres du club. Il allait le prendre, lorsque Dologhow se pencha et lui arracha la feuille pour la lire. Pierre releva la tête, et, entraîné par un mouvement irrésistible de colère, il lui cria de toute sa force:
  • «Je vous le défends!»
  • À ces mots, et voyant à qui ils s'adressaient, Nesvitsky et son voisin de droite, effrayés, cherchèrent à le calmer, tandis que Dologhow, fixant sur lui ses yeux brillants et froids comme l'acier, lui disait, en accentuant chaque syllabe:
  • «Je la garde!»
  • Pâle, les lèvres tremblantes, Pierre la lui arracha des mains:
  • «Vous êtes un misérable!... vous m'en rendrez raison!»
  • Il se leva de table et comprit tout à coup que la question de l'innocence de sa femme, cette question qui le torturait depuis vingt-quatre heures, était tranchée sans retour. Il la détestait maintenant et sentait que tout était rompu avec elle à jamais. Malgré les instances de Denissow, Rostow consentit à servir de témoin à Dologhow, et, le dîner terminé, il discuta avec Nesvitsky, le témoin de Besoukhow, les conditions du duel. Pierre retourna chez lui, tandis que Rostow, Dologhow et Denissow restèrent au club très avant dans la nuit à écouter les bohémiennes et les chanteurs de régiment.
  • «Ainsi, à demain, à Sokolniki, dit Dologhow, en prenant congé de Rostow, sur le perron.
  • —Et tu es calme? lui dit Rostow.
  • —Vois-tu, répondit Dologhow, je te dirai mon secret en deux mots: si, la veille d'un duel, tu te mets à écrire ton testament et des lettres larmoyantes à tes parents, si surtout tu penses à la possibilité d'être tué, tu es un imbécile, un homme fini! Si, au contraire, tu as la ferme intention de tuer ton adversaire et cela le plus tôt possible, tout va comme sur des roulettes. Ainsi que me le disait un jour notre chasseur d'ours: «Comment ne pas en avoir peur de l'ours?... et, pourtant, quand on le voit, on ne craint plus qu'une chose: c'est qu'il ne vous échappe!» Eh bien, mon cher, c'est tout juste comme moi. Au revoir, à demain!»
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  • Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre et Nesvitsky, en arrivant au bois de Sokolniki, y trouvèrent Dologhow, Denissow et Rostow. Pierre paraissait complètement indifférent à ce qui allait se passer; on voyait, à sa figure fatiguée, qu'il avait veillé toute la nuit, et ses yeux tremblotaient involontairement à la lumière. Deux questions le préoccupaient exclusivement: la culpabilité de sa femme, qui pour lui ne faisait plus de doute, et l'innocence de Dologhow, auquel il reconnaissait le droit de ne pas ménager l'honneur d'un homme, qui après tout lui était étranger: «Peut-être en aurais-je fait tout autant, se dit Pierre, oui, certainement je l'aurais fait!... Mais alors ce duel, alors ce duel serait un assassinat?... Ou bien je le tuerai, ou bien ce sera lui qui me touchera à la tête, au coude, au pied, au genou.... Ne pourrais-je donc me cacher et m'enfuir quelque part?» Et, en même temps, il demandait, avec un calme qui inspirait le respect à ceux qui l'observaient: «Serons-nous bientôt prêts?»
  • Après avoir enfoncé les sabres dans la neige, indiqué l'endroit jusqu'où chacun devait marcher, et chargé les pistolets, Nesvitsky s'approcha de Pierre:
  • «Je croirais manquer à mon devoir, comte, dit-il d'une voix timide, et je ne justifierais pas la confiance que vous m'avez témoignée et l'honneur que vous m'avez fait en me choisissant comme second, si dans cette minute solennelle je ne vous disais pas toute la vérité.... Je ne crois pas que le motif de l'affaire soit assez grave pour verser du sang.... Vous avez eu tort, vous vous êtes emporté....
  • —Ah! oui, c'était bien bête!... dit Pierre.
  • —Dans ce cas, laissez-moi porter vos excuses, et je suis sûr que nos adversaires les accepteront, dit Nesvitsky, qui, comme tous ceux qui sont mêlés à des affaires d'honneur, ne prenait la rencontre au sérieux qu'au dernier moment. Il est plus honorable, comte, d'avouer ses torts que d'en arriver à l'irréparable. Il n'y a pas eu d'offense grave, ni d'un côté ni de l'autre. Permettez-moi....
  • —Les paroles sont inutiles! dit Pierre.... Ça m'est bien égal.... Dites-moi seulement de quel côté je dois aller et où je dois tirer.» Il prit le pistolet, et, n'en ayant jamais tenu un de sa vie et ne s'inquiétant guère de l'avouer, il questionna ses témoins sur la façon de presser la détente: «Ah! c'est ainsi... c'est vrai, je l'avais oublié.
  • —Aucune excuse, aucune, décidément!» répondit Dologhow à Rostow, qui de son côté avait essayé une tentative de réconciliation.
  • L'endroit choisi était une petite clairière, dans un bois de pins, couverte de neige à moitié fondue, et à quatre-vingts pas de la route où ils avaient laissé leurs traîneaux. À partir de l'endroit où se tenaient les témoins jusqu'aux sabres que Nesvitsky et Rostow avaient fichés en terre à dix pas l'un de l'autre, en guise de barrières, ils avaient laissé des traces sur la neige molle et profonde, en comptant les quarante pas qui devaient séparer les adversaires. Il dégelait, et d'humides vapeurs voilaient le paysage au delà de cette distance. Bien que tout fût prêt depuis trois minutes, personne ne donnait encore le signal; tous se taisaient.
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  • (Léon Tolstoï, La guerre et la paix)
par boultan publié dans : à lire
Mercredi 18 juillet 2007
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  • A deux kilomètres du Mas Vieux perchait le village de La Penne. Un chemin vicinal transformé en lit de torrent y déboulait, vomissant le silex et le schiste à pleine gueule. Un demi-siècle auparavant, ce village ne comptait plus aucun habitant ; le figuier y poussait librement descellant les maisons qui tenaient encore debout. Au milieu des toits effondrés nichaient parfois des romanichels ou des ouvriers agricoles en chômage qui venaient faire du feu parmi les tuiles cassées. L'un de ces nomades, un jeune Génois (et qui d'ailleurs ressemblait à Gambetta), y avait établi un gîte. C'était un beau taureau sauvage, haut comme le taureau Farnèse, avec une poitrine poilue et escarpée ; peu à peu il avait attiré les filles de ce pays pauvre en hommes, transfusé du sang ligure à ces déserts français et repeuplé la région. On l'appelait Magali. Une tribu de Magalis était née bibliquement dans les lézardes de ces vieux murs, se chauffant avec des échalas, des sarments, des poutres et des volets, braconnant, ramassant la châtaigne, retaillant les vignes abandonnées, tuant les sars à la dynamite et suçant les chèvres à même le pis, comme les vipères.
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  • Aujourd'hui le village comptait une centaine d'habitants, tous légitimement ou illégitimement Magalis. De porte-besace, l'octogénaire Magali était devenu notable ; de vagabond, dieu Terme. Il avait marié le plus réussi, le mieux dégrossi de ses petits-fils à la fille d'un marchand de biens de Grimaud, une demoiselle Estramuri, paroissienne abonnée aux journaux de modes, impérieuse de nature et intelligente en affaires, qui tenait un vieux bouchon à tonnelle restauré par elle et servait sous les bambous casse-croûtes et boissons aux rouliers, aux saisonniers, aux liégeurs.
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  • Les Magalis sortaient peu de La Penne ; on les voyait l'automne venu descendre à la coopérative vinicole de Bromes pour trafiquer sur les moûts et, en de rares occasions, apparaître à la gare du Lavandou où ils prenaient le train pour Toulon. Ils ne vivaient pas mal, mangeaient souvent de la viande, pêchaient un peu pour les châtelains des environs, travaillaient mollement, si paresseux qu'ils ne ramassaient même pas leurs figues. On ne leur voyait un peu d'activité qu'en septembre, aux vendanges, où ils mettaient une véritable ardeur à cueillir les grappes et à fabriquer leur alcool ; tous avaient un trou sous le nez. Le père surtout, rubicond et boursouflé, ne quittait pas ses fiasques. En blanchissant de la barbe, le vieux Magali avait converti sa vitalité sexuelle en influence politique : franc-maçon, cacique écouté, car il faisait voter toute sa tribu, il avait installé une de ses filles comme receveuse des postes à Hyères. Assermenté, il surveillait les propriétaires voisins et leur rendait la vie impossible, sauf compromis. Du fond du vallon de La Penne, il guettait l'horizon comme un naufrageur ; à la belle saison, il plaçait ses petites-filles et arrière-petites-filles non encore établies, comme bonnes chez les estivants ; l'hiver, grâce aux renseignements recueillis par elles, il dévalisait discrètement, avec une légèreté de main toute latine, les maisons non confiées à sa garde. Une malveillance naturelle, l'impunité démocratique et l'amitié des gendarmes faisaient des Magalis de redoutables créateurs de mythes ; les filles calomniaient jusqu'à Saint-Raphaël, écoutaient les conversations téléphoniques, lisaient les lettres par transparence et étendaient jusqu'à Marseille le secteur de leurs dénonciations anonymes.
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  • (Paul Morand, L'homme pressé)
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par boultan publié dans : à lire
Samedi 6 janvier 2007
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  • Parce que t'as pas toujours le temps de lire la presse, voilà, cadeau, j'ai fait pour toi, le Monde, édition du 6 janvier.
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  • p24. En couverture de Challenges, l'hebdo des ouineurs qui ne savent pas parler français, Al Gore, juste avant de "sauver la planète et doper la croissance" (se faire élire face à Bush aurait été un premier pas, triple buse !), Al Gore, donc, s'est fait lifté les yeux par la femme de chambre du pompiste du chirurgien de Guy Bedos. Résultat, on dirait un gros bonnet du PC chinois tout content après Tien Anmen. Ou alors le président ukrainien si Poutine l'avait empoisonné à la cortizone radioactive plutôt qu'à l'acide cryptocommuniste. Comme l'écrivait Barrico dans City : "Sauvons la planète Terre des ongles de pieds vernis". Après, on verra.
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  • p23. Arte programme un Théma "chefs-d'oeuvre du mauvais goût". TF1 aussi qui, à la même heure, bascule de la StarAc à Sans aucun doute. Eraserhead ou Maitre Vergès ? Rocky horror picture show ou Armande Altaï ? L'indécision ronge le téléspectateur.
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  • p22. La météo met en garde : "de fortes intempéries vont persister sur l'île de Madagascar". Figure-toi que les papiers de mon groupe de presse sont déshabillés à Antananarivo (la capitale malgache, pas le club de vacances des Bronzés). C'est-à-dire qu'on y prend les articles sous InDesign pour les recalibrer en html-flash-css-sa-mère-en-2.0 compatible avec le site web des canards. Un jour, chez nous, des gars très sérieux en costume Célio à pinces ont fait le tour du marché du crève-la-dalle francophone, et bah y'a pas à tortiller du cul comme un iguane constipé, le malgache, c'est le top de l'Ebitda. De toute façon, tous les Sénégalais avaient été embauchés au call center Saupiquet de Dakar.
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  • p21. Le bulletin d'abonnement au Monde, avec un teasing présidentiel vaguement culpabilisant : "Ne laissez rien au hasard, abonnez-vous et profitez d'un regard éclairé et indépendant sur les enjeux, les faits, les débats des élections". C'est vrai quoi, pour les élections, lisez le Monde. Et votez Balladur.
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  • p20. Où l'on parle de la photographe Bérénice Abbott, que tu connais forcément à moins d'être aussi inculte que moi et franchement si c'est le cas y'a pas de quoi faire le zazou, voilà où ça mène de mater les dim-up des filles au lieu d'écouter en cours. Bérénice Abbott, quand même. Moi, on m'aurait demandé, j'aurais supposé que c'était la fille cachée de Jack Abbott et de Nicky Newman, conçue à la hussarde dans un mas provençal bienommé Lou Encoulou, un jour que Victor était trop occupé à se friser la moustache au son des cigales pour surveiller son alcoolique de femme. Quoi, tu connais pas Victor Newman non plus ??
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  • p18-19. Dossier sur les grands évènements qui vont marquer le premier semestre 2007, catégorie Arzéculture. Infatigables dénicheurs de nouveautés, les jeunes loups du Monde nous dévoilent en exclusivité les pépites fraîchement extraites du torrent joyeux de l'underground. Retiens bien ces noms : Dylan, Polnareff, Guns and Roses, Genesis, Van Morrisson, Rickie Lee Jones, Paul Simonon... Aujourd'hui ils ne te disent rien, mais bientôt...
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  • p17. Reportage aux Maldives, où 40 nouveaux îlots-hôtels ont ouverts depuis le tsunami, où les palaces balancent leurs poubelles dans la mer faute de service d'enlèvement des ordures dans l'archipel, mais c'est pas grave, El Nino a déjà bousillé les coraux. De toute façon, avec le réchauffement climatique, l'archipel devrait être noyé d'ici un siècle. Rigole, mais quand il faudra déménager Paris sur le plateau de Langres, tu feras moins le malin.
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  • p16. CanalSat engloutit TPS : bientôt le retour des polonais moustachus, des yougos à nuque longue et des brésiliens inconnus dans le championnat de France de football. Faute de moyens financiers, on aura des moyens footballeurs.
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  • p14-15. Reportage pré-électoral à Vauvert (patelin choisi uniquement pour pouvoir caser une vanne avec le diable), Gard, 11000 habitants, Le Pen à 33,7 % au second tour en 2002. "On est aujourd'hui moins heureux qu'avant. C'est de plus en plus dur de faire chanter les gens, de les faire taper dans les mains". De retour d'Espagne, le contraste saisit.
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  • p12. Interview de David Hamilton. "On dit que ma relation aux modèles est dégeulasse. On ne peut pas plaire à tout le monde. Ce qui m'attire chez la très jeune fille ? Demandez au psychiatre". Citant Balzac : "Chose étrange, si la fille aux yeux d'or était vierge, elle n'était certes pas innocente".
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  • p10. Les nouvelles de l'immobilier selon Century21 (acteur objectif s'il en est). Les cadres et professions libérales, bien informées, délaissent complètement la pierre pour la bourse, un ou deux ans après les institutionnels. Même Sarkosy a vendu son chez-soi au plus haut de la bulle pour prendre une location... Restent, assez fous pour s'endetter sur 30 ans pour un studio à 200000 euros, les jeunes et les ouvriers. Plus dure sera la chute. Qu'on ne s'y trompe pas, si le logement est devenu un des principaux thèmes de la campagne électorale, ce n'est pas à cause des tentes rouges égayant les bords du canal St Martin - ça, tout le monde s'en fout - mais bien en vue du désastre que la chute de l'immobilier va engendrer. Ah, j'oubliais, la pierre, ça ne baisse jamais... 
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  • p4. Le démocrate Keith Ellison, premier musulman élu au Congrès américain, a prêté serment sur une copie du Coran datant de 1764 et ayant appartenu à Thomas Jefferson, le troisième président des Etats-Unis. Pendant ce temps-là, les services de renseignement US n'en finissent pas de se déliter ("seul Dieu sait tout : il travaille pour le Mossad", disent les israéliens), les parlementaires républicains poursuivis pour corruption sont aussi nombreux qu'à l'époque de la "nouvelle droite française" (remember Noir, Carignon, Longuet, Léotard...). La vanne de la semaine à Bush, qui regrette que la pendaison de Saddam (marié ou pendu dans l'année !) n'ait pas été "plus digne". C'est vrai qu'avec des châtons clignotants et Bing Crosby en bruit de fond, ça aurait eu une autre gueule.
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  • p3. Le chaos en Somalie, le Darfour à l'agonie. "On est aujourd'hui moins heureux qu'avant. C'est de plus en plus dur de faire chanter les gens, de les faire taper dans les mains", selon une source non officielle.
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  • DTC : des lunettes (homme à lunettes, homme trop chouette) 
  • (photos : Bérénice Abbott)
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 (Beirut - Postcards From Italy)

   

   

par boultan publié dans : à lire
Lundi 16 octobre 2006
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  • J'ai lu Manchette, l'énorme recueil de romans noirs (BD de Tardi et dictionnaire des incontournables inclus), enfin une bonne partie, parce que tout ça n'est pas très compatible avec une existence un peu chargée et morcellée ces temps-ci, trop lourd pour le train et trop prenant pour y revenir au bout d'une semaine, mais recommandable en tout cas, ô combien, indispensable même
  • J'ai lu un Guillemin et un Modiano, parce que j'en ai toujours en réserve, avant c'était les Balzac, jamais déçu alors on y revient, sauf que là il faudrait réssusciter l'Honoré et le re-blinder de café pour qu'il en rajoute quelques-uns à la collection, et il aurait des choses à dire sur la comédie humaine actuelle, on l'imagine bien, ce vieux bourgeo-napoléo-aristo-populo-hédoniste, à la fois nostalgique du gaulisme, crevant de plaire à la noblesse de lettre germanopratoise, se ruinant en start-ups désastreuses et pas complètement insensible aux constats d'extrême-gauche, t'imagines un Balzac avec une machine à expresso et un abonnement Easy-Jet pour ramener Mme Hanska, les forêts suédoises n'y suffirait pas
  • Le Guillemin sur Jaures est attachant, il faut que je trouve la biographie du bonhomme, préfacée par Miterrand s'il-vous-plait, entre cathos de gauche lettrés et vachards, on se comprend, à ces hauteurs
  • Le Modiano, semblable à tous les autres, la même pelote vidée à chaque fois un peu plus, des comptes à régler, la recherche de soi, un petit bijou
  • J'ai lu la plongée de Chloé Delaume dans les entrailles de la télévision, assez décevant, la manie de l'épithète m'as-tu-vu qui ne fait mouche qu'une fois sur trois, et ce trip science-fictionniste pas assumé, mort-né, en dilettante, quelques vérités un brin effrayantes quand même, et une gueule, du caractère, mais cette pochette, quelle laideur, mais quand même (où l'on sent poindre la confusion du lecteur ne sachant qu'en penser)
  • J'ai lu King-Kong théorie de Despentes, qui scotche lorsqu'elle témoigne, qui convaint moins lorsqu'elle sociologue, mais comment être adroite et dégagée et au-dessus de la mêlée après ça, aussi, faut comprendre, elle le dit elle-même. Essayé d'expliquer la chose à junior, qui trouve ça assez naturel, les garçons et les filles et pourquoi dominer, espérons que ça restera en l'état, espérons que nos fils se comporteront un tout petit peu mieux que leurs ainés.
  • Et d'autres choses
  • Et la Guerre d'Espagne de Beevor, parce que Beevor, quand même, enfin un historien pas prof.
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  • DTC : Ratus et les robots, Ratus à la pêche et Ratus à l'école du cirque (je plaide coupable s'il finit à 15 ans en gothique-rat-sur-l'épaule)
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 (Chopin - Op. 24 n°1 en sol majeur)

 

 

par boultan publié dans : à lire
Samedi 25 mars 2006
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    Elle a fermé ses doigts sur la main de Panturle. Elle touche la peau qui est comme une écorce avec des verrues et des entrailles. Une peau chaude ! Des fois, selon ce qu'il dit, le gros index enjambe les petits doigts et les écarte, entre au milieu d'eux et serre. Des fois, c'est le pouce qui appuie là, au creux sensible de la paume comme s'il voulait la crever, et entrer, et traverser. Des fois, c'est tous les gros doigts qui serrent toute la petite main.
    Ca fait chaud dans tout son corps comme si, d'un coup, l'été avec toutes ses moissons se couchait sur elle.
    Il est sous la lune comme sous le canon d'une fontaine. Il a de gros muscles qui font de l'ombre le long de ses bras et sur ses hanches, et à l'épais de ses cuisses. Il a des poils comme des poils de chèvre noire.
    Elle écoute : elle entend les coups sourds de son sang qui la foule à grands coups de talon.
    Elle porte sa main gauche à travers la nuit pour tâter le beau poignet qui attache sa main droite. Il est noué comme un noeud d'arbre. Il remplit sa main gauche de nerf, de solide chair souple et chaude.
    - Je ne sais pas dire... tous ils ont leurs femmes. Cette passion qui lui a pris à la terre. Cette passion !...
  • Elle s'approche un peu de l'homme. Elle s'approche sans faire semblant, en se penchant parce qu'elle n'ose pas encore s'approcher bien carrément. C'est de la solide chair souple et chaude, et dure à la fois, ce qu'elle tient à pleines mains, ce poignet d'homme qui l'attache à l'homme, ce poignet qui est un pont par lequel le charroi du désir de l'homme passe dans elle.
    Il a senti qu'elle s'approchait ; le noeud de ses mains se serre, la grosse corde du poignet vibre et il la tire vers lui. Elle glisse dans l'herbe et la voilà.
    Tous les réseaux de son sang se sont mis à chanter comme la résille des ruisseaux et des rivières de la terre. Elle pose sa tête sur les poils de la poitrine. Elle entend le coeur et le craquement sourd de ce panier de côtes qui porte le coeur comme un beau fruit sur des feuillages.
    Alors, ce poids d'eau qu'elle a sur les épaules et qui est le bras de l'homme se fait lourd. Elle se renverse dans ce bras comme une gerbe de foin et elle se couche dans l'herbe.
    C'est, d'abord, un coup de vent aigu et un pleur de ce vent au fond du bois ; le gémissement du ciel, puis une chouette qui s'abat en criant dans l'herbe. Une tourterelle sauvage commence à chanter.
    - Voilà l'aube.
    Ils disent ça l'un après l'autre sans se regarder : ils ont maintenant de grands corps calmes, des coeurs simples comme des coquelicots.
    Là-bas, sous les peupliers, la machine à aiguiser est à l'ancre dans un pré d'herbe tranquille.
    Il ramasse ses braies ; le velours est encore gonflé d'eau. Il tord sa chemise, puis il se la noue sur le ventre, puis il met ses souliers. Elle le regarde faire. Elle sait ce qui va arriver : c'est tout simple.
    - Viens, dit Panturle, on va à la maison.
    Et elle a marché derrière lui dans le sentier.
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  • (Jean Giono, Regain)
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(photo : Zaklina Radovanovic)

 

par boultan publié dans : à lire
Mardi 21 février 2006
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  • Lorsqu'il m'ouvrit sa porte en cet après-midi du printemps 1963, David Rochas avait la mine des mauvais jours. Un regard tendu, noir d'orage, et des masséters qui pulsaient comme des coeurs de pigeon. Il semblait agacé, contrarié par ma venue. Visiblement, j'arrivais au mauvais moment. Il me fit entrer et avant que j'aie eu le temps de prononcer un mot il dit :
    - Va dans ma chambre, attends-moi, je finis un truc, j'en ai pour cinq minutes.
    Tandis qu'il s'éloignait rapidement vers la cuisine je remarquai le petit tablier qu'il portait noué autour de la taille. Contrepoint de sa personnalité agitée et brouillonne, la chambre de David était un véritable havre de paix et de sérénité. La tapisserie de couleur amande pastel, le mobilier de bois clair, la bibliothèque de style scandinave parfaitement rangée, tout concourait à créer un climat apaisant, lénifiant. Un ordre impeccable régnait dans la pièce au point qu'on aurait eu du mal à imaginer que cette enclave zen fût le repaire d'un adolescent déjanté et survitaminé. Il semblait calme, détendu, presque souriant. Dépourvu, en tout cas, de ses mimiques d'électrocuté. Il se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit en grand. Appuyé sur le rebord, il regardait le ciel tout en glissant sans cesse sa main sous la ceinture de son pantalon. Il palpait son sexe puis, à la manière d'un terrier flairant une trace, reniflait le bout de ses doigts.
    - Putain, ça pue l'ail.
    - Quoi, tes doigts ?
    - Non, ma bite. J'ai la bite qui pue l'ail, à mort. C'est à cause du rôti, de ce putain de rôti.
    - Quel rôti ?
    Et là, David Rochas, quatorze ans, élève de 4ème A au lycée Pierre-de-Fermat me raconta comment depuis près d'une année il s'enfilait jusqu'à la garde tous les rôtis de boeuf que Mme Rochas, sa mère, faisait préparer et larder, deux fois par semaine, par M. Pierre Aymar, chef de comptoir à la Boucherie Centrale. David m'expliquait tout cela d'une voix tranquille et posée, un peu à la façon d'un cuisinier qui vous livrerait les rudiments de l'une de ses préparations. "D'abord je le sors du frigo une ou deux heures avant pour qu'il soit à une température normale, tu vois. Ensuite, je prends un couteau assez large et je fais une entaille, bien au milieu du rôti, pile au centre. Pas trop large non plus, juste comme il faut. Ensuite, je mets le tablier, je baisse mon froc et la partie peut commencer. Sauf que souvent, ma putain de mère, elle fourre le rôti avec de l'ail. Alors quand je tombe sur une gousse et que je m'y frotte dessus, j'ai la bite qui pue pendant deux jours. Quoi, qu'est-ce que tu as ? C'est l'ail qui te dégoûte ? On dirait que tu viens de voir le diable."
    Ce que je venais de voir était bien plus impressionnant : mon meilleur ami, demi de mêlée et futur capitaine de l'équipe de rugby, debout dans sa cuisine, un couteau à la main, la queue affamée et ardente, besognant le rôti familial taillé avec expertise dans les meilleurs morceaux d'un boeuf, servi le soir même accompagné de haricots verts et de pommes dauphine. Je connaissais bien ce plat. Je l'avais à plusieurs reprises partagé avec les Rochas.
    - Tu baises le rôti de ta mère ?
    Je n'en finissais pas de répéter ces mots, partagé entre l'envie de m'écrouler de rire et celle de fuir à toutes jambes ce jouisseur et sa libido de nécrophile.
    - Tu baises le rôti de ta mère ?
    Je n'osais pas lui poser la seule question, celle qui serait venue à l'esprit de tout être sensé. Non, je n'eus pas le courage de lui demander si, lui, le don Juan du paleron, le lovelace du filet, s'abandonnait vraiment dans le rosbif. Sans doute parce que je connaissais déjà la réponse. Tout en reniflant ses doigts aillés, il souriait à la façon d'un séducteur napolitain fier de ses conquêtes d'un soir. Puis, se reprenant, il se tourna vers moi et dit :
    - Tu veux essayer ?
    Je ne dînai plus chez les Rochas et mes relations avec David, si elles demeurèrent fraternelles, ne furent plus aussi intimes.
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  • in Une vie française, Jean-Paul Dubois, à lire.

 

par boultan publié dans : à lire
 
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