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Jeudi 28 avril 2005

Gould eut quatorze ans. Shatzy offrit à tout le monde un dîner dans un restaurant chinois. A la table à côté d'eux il y avait une petite famille : père, mère, et une fille, petite. La fille s'appelait Melania. Le père s'était mis en tête de lui apprendre à se servir des baguettes. Il parlait avec un accent un peu nasal.

- Prend la baguette dans ta petite main… comme ça… d'abord une, chérie, prends-la bien, tu vois ? tu dois la serrer comme ça entre le pouce et le majeur, pas comme ça, regarde… Melania, regarde papa, tu dois la tenir comme ça, voilà, c'est bien, maintenant serre un peu, non, pas si fort tu dois juste la prendre… Melania, regarde papa, entre le pouce et le majeur, tu vois, comme ça, non, c'est lequel le majeur Melania ? c'est celui-là le majeur, chérie…

- Pourquoi tu la laisses pas tranquilles ? dit alors sa femme. Elle le dit sans lever les yeux d'une soupe d'abalone et germes de soja. Elle avait les cheveux teints en rouge et un corsage jaune avec des épaulettes matelassées. Le mari continua comme si personne n'avait rien dit.

- Melania regarde-moi, regarde papa, assieds-toi bien, et prends la baguette, allez, comme ça, voilà, tu vois que c'est simple, il y a des millions d'enfants en Chine, tu ne voudrais tout de même pas qu'ils fassent à chaque fois autant d'histoires… maintenant prends l'autre, MELANIA, assieds-toi droite, vas-y, regarde comment fait papa, une baguette, et ensuite l'autre, donne ta petite main, allez…

- Si tu la laissais tranquille.

- Je lui apprends…

- Tu ne vois pas qu'elle a faim ?

- Elle mangera quand elle saura.

- Quand elle saura tout sera froid.

- MISERE DE DIEU, JE SUIS SON PERE, JE PEUX…

- Ne crie pas.

- Je suis son père et j'ai parfaitement le droit de lui apprendre quelque chose, étant donné que sa mère a évidemment mieux à faire qu'à éduquer sa fille unique qui…

- Mange avec ta fourchette, Melania.

- IL N'EN EST ABSOLULMENT PAS QUESTION, Melania, chérie, écoute papa, maintenant on va faire voir à maman qu'on peut manger aussi bien qu'une mignonne, splendide petite fille chinoise…

Melania commença à pleurer.

- Tu l'as fait pleurer.

- JE NE L'AI PAS FAIT PLEURER.

- Et elle fait quoi alors ?

- Melania, ce n'est pas nécessaire de pleurer, tu es grande maintenant, tu ne dois pas pleurer, prends cette baguette, vas-y, donne ta petite main, DONNE-MOI CETTE MAIN, voilà, c'est bien, doucement, Melania, tout le monde nous regarde, arrête de pleurer et prends-moi cette foutue baguette…

- Ne dis pas de gros mots.

- JE N'AI PAS DIT DE GROS MOTS.

Melania se mit à pleurer plus fort.

- MELANIA, Melania tu vas bientôt te prendre une claque, tu sais que papa est patient mais tout a une limite, MELANIA, PRENDS CETTE BAGUETTE OU ON SE LEVE DE TABLE ET ON RENTRE IMMEDIATEMENT A LA MAISON, et tu sais que je ne plaisante pas, allons, d'abord une baguette, ensuite l'autre, courage, entre le pouce et l'index, pas l'index, LE MAJEUR, serre maintenant, comme ça, c'est bien, tu vois que tu es capable, continue, maintenant tu prends l'autre, l'autre baguette chérie, AVEC L'AUTRE MAIN, PUTAIN… tu la prends avec L'AUTRE MAIN et tu la mets dans CETTE MAIN-CI, tu as compris ? c'est pas compliqué, et arrête de pleurer, qu'est-ce que t'as à pleurer ? tu veux devenir grande, oui ? ou bien tu préfères rester une idiote de gamine de…

Alors Diesel se leva. C'était une fatigue pour lui, toujours, mais il le fit. Il s'approcha de la table de la petite famille, pris dans une main les deux baguettes de la petite fille et, serrant la main, les cassa en petits morceaux exactement au-dessus du plat de canard laqué du père.

Melania cessa de pleurer. Le restaurant avait sombré dans un silence qui sentait la friture et le soja. Diesel parla doucement, mais on pouvait l'entendre même dans la cuisine. Il se contenta de poser une question.

- Pourquoi vous faites des enfants ? dit-il. Pourquoi ?

Le père se tenait immobile et regardait devant lui sans oser se retourner. Sa femme avait la cuillère à mi-chemin entre la bouche et l'assiette. Elle regardait Diesel avec une stupéfaction désolée : on aurait dit la concurrente d'un jeu télévisé qui connaissait la réponse mais n'arrivait pas à s'en souvenir.

Diesel se pencha sur la petite fille. Il la regarda dans les yeux.

- Mignonne, splendide petite fille chinoise.

Dit-il.

- Mange avec la fourchette, ou je te tue.

Puis il se retourna et revint à sa table.
A sa façon, ce fut un bel anniversaire.

 

 

(Un passage de City, en clin d'oeil à S. qui m'a fait découvrir à la fois les joies de l'éducation et Alessandro Baricco, et bien d'autres choses encore. "Sauvons la planète Terre des ongles de pieds vernis" est l'inscription marquée sur le sac de l'héroine, must-have pour les fashionistas qui passeraient par ici.)

Par boultan
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Mardi 3 mai 2005

- Oui je le hais je mourrais pour lui je suis déjà morte pour lui je meurs pour lui encore et encore chaque fois que cela se produit...

Pauvre Quentin.

Elle se renversa en arrière appuyée sur ses bras les mains nouées autour des genoux.

- Tu n'as jamais fait cela n'est-ce pas ?

- Fait quoi ?

- Ce que j'ai fait.

- Si, si, bien des fois avec bien des femmes.

Puis je me suis mis à pleurer, sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sur ses prunelles et j'ouvris mon couteau.

 

 

(Lynchien en diable, Le bruit et la fureur - attention toutefois à choisir une édition expliquant vaguement en préambule de quoi il s'agit, sinon y'a moyen de ne rien, mais alors rien comprendre.)

Par boultan
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Mardi 10 mai 2005

- Non, on sent vraiment le froid, en plus Sylvie, tu as le nez vraiment trop rouge. Il est désolé d'avoir à nous dire ça le réalisateur. Mais faut bien que quelqu'un nous le dise.

Je ne sais plus quoi faire moi avec mon nez. Déjà qu'il fait de la petite fumée ! En plus maintenant il est rouge.

- Je vais lui mettre du vert. Elle dit la maquilleuse.

Elle va donc me maquiller le nez en vert. Ca va faire drôlement beau. Je pense.

Là, à mon avis ma soeur va se douter de quelque chose, si elle me voit dans une scène avec le nez tout vert. Ca, elle le sait que mon nez n'est pas vert. La maquilleuse m'explique que le vert efface le rouge à la caméra et ne passe pas à l'image.

De toute façon, au point où j'en suis, je ne polémique même pas.

Je regarde la couleur que la maquilleuse va chercher avec son pinceau.

- Mais, dis donc, je pense à un truc. Je dis quand même à la maquilleuse. Le vert ne passe pas à l'image ?

- Non.

- Et Hulk alors ? Il n'est pas vert à l'image ?

La maquilleuse n'a même pas envie de m'expliquer à cette heure tardive. Elle attrape la couleur avec son pinceau.

Je regarde ce vert. Elle pourrait quand même m'expliquer...

C'est vraiment vert cette couleur qu'elle attrape avec son pinceau ! Comme le monstre "Hulk" que je regardais à la télévision quand j'étais petite.

Pourquoi était-il vert dans ma télé, si le vert ne passe pas à l'image ?

C'est peut-être pour ça qu'il était si énervé.

On lui a dit que le vert ne passait pas à l'image. Quand il s'est vu, il a eu les boules.

 

 

 

 

Voilà, c'est juste ça les bouquins de Sylvie Testud, limite anodin, pas tape-à-l'oeil, pas "actrice-comment-je-suis-belle-et-en-plus-j'écris-des-livres" pour deux ronds, donc plutôt agréables et parfois drôles à lire, attachants en tout cas. Comme dans un autre passage d' Il n'y a pas beaucoup d'étoiles ce soir :

 

Ca va être une très bonne journée. Je vais jouer nue avec un garçon que je ne n'ai jamais vu de ma vie. Je vais me coller sur lui. Je vais fermer mes yeux. Je vais respirer fort parce que je le désirerai plus que tout. Je vais faire du bruit parce qu'il va me donner du plaisir, c'est écrit dans le scénario.

Je vais avoir du plaisir pendant huit heures.

Ce n'est pas donné à tout le monde je pense. Ma mère qui est comptable n'a sûrement jamais de plaisir comme le mien derrière son bureau avec ses chiffres. C'est toujours rassurant de se dire que l'on a dépassé la condition de ses parents.

Par boultan
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Lundi 16 mai 2005

- De quoi as-tu peur, petite Morgane ? Du fait que le foyer peut avoir plus d'importance que les êtres qui viennent s'y chauffer ?

- Oui, Merlin. Car lorsque le foyer dure, et les êtres passent et meurent, c'est que le foyer brûle sans raison, et que cette finalité donnée par l'homme à toute chose en regard de la mesquine et fugitive existence est nulle, un simple leurre. Et l'homme lui-même, comme tout ce qui vit, n'est qu'une ombre passagère que la matière chaude projette sur la matière froide ainsi fécondée pour accoucher d'une illusion. Je me scandalise du fait que le centre de tout est sans pensée ni motif, alors que le fruit animé du hasard, qui remue faiblement à sa périphérie parmi d'autres objets errant dans le vide, est, lui, capable de concevoir le but, et que cette capacité ne lui sert qu'à éclairer d'une lumière de plus en plus crue son propre néant. Ainsi je vois bien que Dieu, s'il existe, auteur de tout cela, est mille fois plus cruel et pervers que Satan. Et moi, Morgane, victime de cette cruauté, haïssant ce Dieu-Monstre et cet homme stupide ou menteur que tu défends je veux être cruelle à mon tour et répondre par le mal personnel au mal universel, parce que je suis condamnée au savoir, à la peur, à la souffrance et à la mort.

Elle se mit à pleurer, avec cette amertume intense et passagère d'un enfant voué tout entier, sans restriction, à sa détresse, mélange de petite fille et d'être inouï, sans égal, versant des larmes puériles sur des choses vertigineuses, tendre chair à l'esprit perdu dans l'abîme. Je m'approchai d'elle et la pris dans mes bras. Elle mit les siens autour de mon cou et posa sa tête sur mon épaule.

- Avec toi je n'ai pas peur, Merlin. Aime-moi. Aime-moi toujours et je ne mourrai pas.

Je sentis son corps léger et doux secoué par quelques sanglots ultimes, puis elle s'apaisa et s'endormit. Son visage appuyé contre mon épaule était tourné vers moi. Il y avait encore sur ses joues les sillons brillants de ses larmes, mais sa bouche esquissait un délicieux sourire. Ses longs cheveux noirs coulaient sur son dos. Elle semblait sereine, fragile et désarmée, retrouvant son âge dans l'abandon enfantin du sommeil. J'eus tout à coup le sentiment que rien ne comptait que cette petite fille suave et révoltée dormant dans mes bras. Et cette seconde d'amour absolu, venant baigner de sa lumière éblouissante et fugitive un monde construit sur les artifices du calcul et l'arbitraire de la foi, rejetant sans la pénombre de l'accessoire Dieu et Satan, l'ordre et le chaos, le bien et le mal, la conscience et la mort, était plus que tous les songes d'éternité.

Morgane dormait.

 

 

Il n'y a qu'une chose qui m'ennuie autant que d'ouvrir un pot de Nutella sans parvenir à déchirer parfaitement l'opercule de papier (pas d'extrapolation sexuelle, merci), c'est de lire des bouquins de Fantasy. Tolkien me tombe invariablement des mains, par exemple. C'est d'un chiant, oserai-je (décidemment on ne pourra pas m'accuser de me complaire dans la flatterie de mon lectorat). A part Pratchett, bien sûr, mais Pratchett c'est autre chose. Et Merlin, de Michel Rio - si on me permet de racrocher la légende Arthurienne à la Fantasy, ce que d'éminents spécialistes ayant perdu leur jeunesse en boardgames et jeux de rôle au lieu de batifoler gaiement contesteront peut-être, mais on s'en cogne. Merci donc au Klou de combler mon insondable inculture, à Cali pour l'image et bon courage à Cat, dont le Merlin ne serait plus seul, à c'qui s'dit, ou incessamment sous peu.

Par boultan
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Jeudi 19 mai 2005

Reçu de l'épatante clic, une lourde tâche de bestofisation littéraire sous forme de questionnaire:

 

1. Combien lisez-vous de livres par an ?

Un par semaine ou quinzaine dans le métro, autant dans les bars ou chez ouam, davantage en ce moment parce que j'ai le temps. Soit... un certain nombre par an


2. Quel est le dernier livre que vous ayez acheté ?

Un package : Napoléon d'Henry Guillemin, La bonté : mode d'emploi de Nick Hornby, le tome 2 du Combat ordinaire de Manu Larcenet, Il n'y a pas beaucoup d'étoiles ce soir de Sylvie Testud et un Boris Cyrulnik dont j'ai oublié le titre.


3. Quel est le dernier livre que vous ayez lu ?

L'uncorrected proof d'un roman américain de la rentrée prochaine, mais pas emballant donc vite décroché donc ça compte pas. Celui en cours, y'en a deux, le Hornby et une espèce de gros dico appelé Pour tout l'or des mots de Claude Gagnière, marrant comme tout et offert par quelqu'un qui m'est cher et qu'arrive toujours à me faire des cadeaux improbables et réussis alors que je déteste les cadeaux mais vous vous en foutez un brin.


4. Listez cinq livres qui comptent beaucoup pour vous ou que vous avez particulièrement appréciés.

- Le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, qui me fout toujours une drôle d'impression de malaise et de fascination mêlés

- Splendeur et misère des courtisanes de Balzac, un peu La revanche des Sith de la comédie humaine, truc haletant, préparé par les deux opus précédents, et que même les anti-balzac primaires n'arrivent pas à détester

- Soie de Baricco, espèce d'objet parfait, capable d'émouvoir un khmer rouge ou un chasseur à la palombe aviné

- Voyage au bout de la nuit de Celine, parce que, bon, quand même, c'te truc

- Le dahlia noir, d'Elroy, s'il fallait retenir un seul polar

 

5. A qui allez-vous passer le relais (trois blogs) et pourquoi ?

Paleblueyes, parce qu'elle le vaut bien
Cat Lord, parce qu'il n'a vraiment que ça à foutre en ce moment !
La dilettante, pour notre fantasme commun (oui, Cate, le Martinez, tout ça)

 

 

Attention, comme tous ces trucs virtuels chainés à la con, ce questionnaire s'avère porteur d'un virus qui, à l'heure où vous lisez ces lignes, quelques gouttes de sueur perlant déjà sur votre front inquiet, s'ingénie à remplacer votre collection de divx zoophiles lituaniens par l'intégrale de Bouba, dont la chanson sera désormais entonnée à tue-tête par votre ordinateur tous les quart d'heure. Buhahahahaha (rire sardonique).

Par boultan
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Mardi 24 mai 2005

Qu'ai-je cru choisir en épousant David ? Que croyons-nous choisir dans la vie ? Si j'essaye de retrouver le fil de mes rêveries d'alors, je dirais qu'elles penchaient plutôt du côté de la prospérité et de la santé que du côté de la difficulté. Dans mon idée, nous commencerions par être pauvres mais heureux - c'est-à-dire habitant un appartement minuscule mais mignon, passant beaucoup de temps devant la télé ou au pub à boire des demis, en nous contentant des vieux meubles que nos parents nous auraient refilés. En d'autres termes, les difficultés que j'étais préparée à tolérer dans les premières années de mon mariage étaient de nature romantique, inspirées par les clichés charriés par les dramas télé - ou plutôt, vu que ces dernières sont dans leur ensemble plus sophistiquées et plus complexes que mes fantasmes, par les publicités des promoteurs immobiliers. Ensuite, me disais-je, cette succession d'épreuves (regarder la télé dans un minuscule appart, se nourrir de tartines aux haricots frits) cèderait la place à d'autres : les complications qu'entraîne l'apparition de deux enfants superbes de santé et d'intelligence. Chaussures de foot toutes crotées ; adolescentes suspendues au téléphone ; mari à arracher à la télé pour faire la vaisselle... Aïe aïe aïe, c'était une suite de problèmes sans fin, et je ne me faisais aucune illusion : la boue sur ces chaussures de foot me tuait d'avance ! Mais j'étais prête. Je n'étais pas née de la dernière pluie. Il n'était pas question de poser chez nous une moquette blanche...

Ce qu'on est incapable d'entrevoir même le jour de son mariage - comment le pourrait-on ? -, c'est le moment où l'on haïra son conjoint, où en posant les yeux sur lui l'on regrettera d'avoir jamais échangé un mot avec ce type, et à plus forte raison une alliance et des fluides corporels. Il n'est pas non plus possible de prévoir le désespoir et la dépression, l'impression d'être finie, l'envie épisodique de frapper les petits morveux, tout en sachant que l'on ne pourrait jamais lever la main sur eux. Et pas un instant on ne songe à être infidèle, et une fois parvenue à ce stade (tout le monde y arrive tôt ou tard), on n'imagine pas la sensation qui nous prend là, le malheur inhérent. Pas plus que l'on n'envisage qu'un jour notre mari deviendra quelqu'un de différent, un inconnu, comme ça, du jour ou lendemain. Si on pensait à ces choses-là, on ne se marierait pas, bien sûr que non ; on n'aurait pas plus envie de se marier que de boire un verre d'eau de Javel, et le désir de convoler serait passé sous silence plutôt que célébré. Mais personne ne s'avise de réflechir, car se marier - ou trouver un partenaire pour la vie avec qui on aura des enfants - est inscrit dès le départ à notre programme. Nous savons que c'est ce qui nous attend, et si l'on nous retire ça il ne nous reste plus qu'à grimper l'échelle des salaires et à jouer au Loto, ce qui nous paraît une bien maigre compensation, alors nous essayons de vous persuader que nous pouvons contracter ces unions sans avoir à affronter d'autres conséquences qu'un peu de boue à gratter sur des semelles ; c'est ainsi que nous devenons malheureux, et que nous prenons du Prozac, et divorçons et mourrons dans la solitude.

J'exagère peut-être. (...) Le jour de notre mariage, le prêtre, au moment où il prend à part les futurs mariés, nous a demandé de respecter nos pensées, idées et volontés respectives. A l'époque, cela m'a paru tomber sous le sens : mettons que David ait envie de dîner au restaurant, je dis : "Bon, on y va." Ou qu'il ait une idée de ce qu'il va m'offrir pour mon anniversaire. Ce genre de chose, n'est-ce pas. A présent, je me rends compte qu'un mari peut avoir des volontés de toutes natures, et qu'elles ne pas toutes dignes de respect. Il peut vous proposer de manger un truc barbare, comme de la cervelle de mouton, ou de fonder un parti néo-nazi. Ce principe est aussi valable pour les pensées et les idées, non ? Vingt ans plus tard, je suis en train d'expliquer mentalement tout cela au prêtre quand on sonne à la porte. Je n'y prête pas attention, mais deux minutes plus tard David m'appelle d'en bas pour m'annoncer que j'ai de la visite.

C'est Stephen. En le voyant mes jambes se dérobent sous moi. Mon mari est debout à côté de lui, les enfants courent à droite et à gauche ; on dirait une scène tirée d'un film qui vous fascine rien que parce qu'il évoque un imaginaire tout à fait étranger au vôtre.

Je fais mine de vouloir présenter mon amant à mon mari, mais David m'arrête.

- Je sais qui il est, dit-il d'un ton calme. Stephen s'est présenté.

- Ah bon.

 

 

Dans La bonté : mode d'emploi, Nick Hornby devient femme et troque ses trentenaires contre un couple de quadras en plein naufrage, et c'est souvent assez drôle.

Par boultan
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Jeudi 9 juin 2005

Allez, on respire un bon coup et on plonge.

Il est en effet bien difficile de conserver à la fois le sens de l'Esprit qui nous porte et la science du monde dans lequel notre action fera pénétrer l'Esprit. Valeurs et lois sont éternelles : mais la réalisation des valeurs, l'application des lois s'opèrent dans le temps : il faut donc croire à l'éternité, et accueillir cependant le devenir des choses, aimer leur nouveauté, consentir à l'effort, ne plus songer à ce qui n'est plus, accepter le futur, admettre notre mort, dont l'image ne doit pas nous empêcher de vivre. Rien n'est plus malaisé que d'orienter notre conscience selon cette double exigence. En toute pensée claire, la conscience semble se déchirer, voit se séparer sa subjective et éternelle essence et le changement de son contenu. Ainsi, nous l'avons vu, dans la pensée de la causalité, l'identité exigée se superpose à la diversité donnée sans pouvoir la réduire, et il n'est pas possible d'opérer, des deux éléments en présence, une synthèse de raison : le monde temporel ne peut être déduit de l'Esprit. Dès lors, on peut être tenté de choisir, de devenir l'homme du temporel, oublieux des valeurs, ou l'homme de l'éternel, oublieux de la vie. Mais il nous faut refuser ce choix, réaliser notre unité, joindre l'éternité au temps, si nous voulons, simplement mais totalement, être des hommes.

Or, cela n'est possible que par l'action. Sans doute dira-t-on qu'une action qui accepte le temps contient une part de passivité, puisque le temps est seulement constaté, s'écoule sans moi, demeure bien, par là, la marque de mon impuissance. Mais, pour me délivrer d'une passion semblable, il faudrait que je m'égale à Dieu, et que je crée moi-même, instant par instant, le devenir du monde. Vouloir me délivrer de la passion du temps serait donc me bercer du plus vain des rêves, croire que l'action totale est possible à l'homme, condamner ma vie à l'inefficacité. Car l'homme, étant fini, ne peut échapper à toute passion : en s'efforçant d'y parvenir, il tombe en une passion plus grande. Et l'action humaine ne commence qu'avec l'acceptation de la passion, première et inévitable, qui est celle du temps. Dire oui au temps, admettre le futur, accueillir le changement qu'il nous apporte sont les conditions premières de la réalisation du toute oeuvre. Et nous opérons ainsi, de l'Esprit et du temps, la seule synthèse qui soit en notre pouvoir. Toute synthèse rationnelle est impossible puisque, pour la pensée claire, l'esprit et le temps sont irréductibles. Mais, par l'action, la conscience transforme le monde selon les valeurs, permet à l'éternel de descendre dans le devenir, à l'esprit de modeler, de diriger le cours des choses. Voici le domaine de l'homme. Entre l'Esprit et le temps, il n'est pour lui de médiation que celle de l'acte. Si la conscience humaine est double, si, tournée vers le temps, elle contient cependant l'éternel, c'est pour opérer cette médiation : aussi Descartes pense-t-il que son essence est volonté. Le refus du temps, la nostalgie du passé, l'amour de l'éternel ne sont que fuites devant notre tâche : seules nos entreprises temporelles peuvent manifester notre fidélité à l'Esprit.

 

 

In Le désir d'éternité de Ferdinand Alquié, brillante étude sur l'art, la manière et surtout la nécessité de se retirer les doigts du cul pour parvenir à avancer, livre de chevet de fin de puberté, en espérant que ça serve aux uns - les autres peuvent continuer à reculer tant et plus si ça leur chante.

 

Par boultan
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Jeudi 16 juin 2005

Dear Lord (God/Yahweh/Buddha/Bob/Nobody) :

We beseech you, O merciful One, to bring comfort to those who suffer today for whatever reason You, Nature, or the World Bank has deemed appropriate. We realize, O heavenly Father, that You cannot cure all the sick at once - that would surely empty out the hospitals the good nuns have established in Your name. And we accept that You, the Omniscient One, cannot eliminate all the evil in the world, for that would surely put Thee out of a job.

Rather, dear Lord, we ask that You inflict every member of the House of Representatives with horrible, incurable cancers of the brain, penis, and hand (though not necessarily in that order). We ask, Our Loving Father, that every senator from the South be rendered adicted to drugs and find himself locked away for life. We beseech You to make the children of every senator in the Mountain Time Zone gay - really gay. Put the children of senators from the East in a wheelchair and the children of senators from the West in a public school. We implore, Most Merciful One, just as You turned Lot's wife into a pillar of salt, that You turn the rich - all the rich - into paupers and homeless, wiping out their entire savings, assets, and mutual funds. Remove from them positions of power, and yeah, may they walk through the valley and into the darkness of a welfare office. Condemn them to a life of flipping burgers and dodging bill collectors. Let them hear the wailing of the innocents as they sit in the middle seat of row 43 in coach and let them feel the gnashing of teeth that are abscessed and rotted like the 108 million who have no dental coverage.

Heavenly Father, we pray that all white leaders (especially the alumni of Bob Jones University) who believe black people have it good these days be risen from their sleep tomorrow morning with their skin as black as a stretch limo so that they may enjoy the riches and reap the bountiful fruits of being black in America. We humbly request that Your anointed ones, the bishops of the Holy Roman Catholic Church, be smitten with ovaries and unplanned pregnancies and a pamphlet about the rhythm method.

Finally, dear Lord, we call upon You to have Jack Welch swim the Hudson he has polluted, to force Hollywood's executives to sit and watch their own movies over and over and over, to have Jesse Helms kissed on the lips by a man of his own gender, to make Chris Matthews go mute, to let the air - quickly - out of Bill O'Reilly, and turn to ash all who are responsible for those who smoke in my office. Oh, yes, and unleash with a fury a plague of locusts to nest in the toupee of Senator Trent Lott from the great state of Mississipi.

May You hear our prayers and grant them, O King of Kings. Who sits on high and watches over us as best You can, considering what screwups we are. Grant us some relief from our misery and suffering, as we know that the men You shall smite will be swift in their efforts to rid themselves of their misfortune, which in turn may rid us of ours.

With this we pray, in the name of the Father, and of the Son, and of the Holy-Spirit-Who-Used-To-Be-A-Ghost, Amen.

in Idiot Nation

 

 

Même s'il n'est qu'un piètre polémiste, limité par une argumentation faiblarde et des méthodes discutables, Michael Moore n'en demeure pas moins un type plutôt rigolo et teigneux - et c'est déjà pas si mal. Même, sans doute, un patriote, un vrai, in his own strange way.

Par boultan
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Lundi 20 juin 2005

On vit alors le château ressusciter soudain de toutes les chaleurs de toutes les femmes... Il y en avait des vieilles, avec des seins par terre et des yeux plus d'ici. Des vieilles trébuchantes et froissées, fléchissant vers la terre pour bientôt s'y répandre. Des vieilles à la colonne cassée d'avoir trop donné de coups de reins pour avaler des hommes. Des vieilles qui avaient porté des petits fort précieux qui sont morts en voiture ou commerçants douteux. Des vieilles qui s'assoient sur leur seuil aux plus chauds soirs d'été pour guetter leur dernier hiver en regardant tomber les feuilles rouges s'égouttant des troncs secs, une à une, à gouttes silencieuses comme leur vie qui fuit. Des vieilles oubliées que leur homme a quittées voilà huit ans, en vertu des statistiques officielles, et pour nourrir les cardiologues.

Et les jeunes aux seins durs, qui marchent large et leurs yeux droits devant. Leurs dents sont pour les pommes et leur ventre plat. Elles sont la seule raison du monde parce qu'elles ont le droit de vie et la force d'éclore dont le roquet couillu qui les grimpe n'est qu'un vecteur interchangeable.

Et des petites filles aussi, qui rient comme des ruisseaux, qui sautent à la marelle avec des grâces que la danseuse étoile ne saura plus revivre, qui chantent en cristal et qui s'ennuient déjà poliment avec les fusils de la guerre pour de rire.

Des femmes en somme.

 

 

Comme Allah, Manitou et Bornand, Desproges est grand, c'est un fait. Mais sa tendance à contrepéter, métaphorer et jeux-de-moter, outre qu'elle a été reprise par quantités d'auteurs (et de blogueurs) infiniment moins doués que lui, nuit parfois à sa prose. Qui, lorsqu'elle s'assume limpide et directe et ne cherche plus à faire rimer carabistouille avec ratatouille, prend une dimension supérieure. Et des airs de déjà-classique. La simplicité juste et élégante - le plus rare, en littérature et ailleurs. Comme dans Des femmes qui tombent, roman science-fictio-policio-limousin paraphé de ces mots :

Après avoir lu ce livre, mon éditeur, ma soeur et ma femme me demandent pourquoi l'aubergiste Gilberte a la tête enfermée dans un sac plastique, au moment où son corps pendu est découvert dans le cellier. Je réponds que je n'en sais rien. Peut-être s'agit-il d'un ultime geste de coquetterie assez compréhensible de la part d'une femme qu'on devine accorte mais pudique et qui aurait jugé inconvenant de montrer une langue pendante au premier découvreur de cadavre venu ?

Mais peut-être pas.

C'est un mystère.

Il faut parfois laisser traîner des mystères à la sortie des livres.

Aux derniers chants de l'Odyssée, qui célèbre le retour à Ithaque, l'auteur n'évite-t-il pas, et avec quelle délicatesse, de s'étendre sur la surprise d'Ulysse décelant une odeur d'after-shave au fond du lit conjugal enfin retrouvé ?

Le lecteur aura compris que ce livre, Des femmes qui tombent, est en réalité un humble mais profond hommage rendu à Homère et à sa cécité.

Par boultan
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Lundi 27 juin 2005

- Qu'est-ce qu'on a, toi et moi ? Les problèmes du couple, et tout ça ?

- Les problèmes du couple, qu'est-ce que c'est ? Ou bien il y a des problèmes, ou bien il y a couple.

- C'est paraît-il souvent très difficile, douloureux, ça se décolle, ça fait eau. Ca fout le camp...

- Ecoute, Michel, qu'est-ce que c'est que cette idée de me réveiller au milieu de la nuit pour me parler des problèmes du couple ? C'est la paella qui t'est restée sur l'estomac ?

- Je veux savoir pourquoi on n'a pas de problèmes du couple, bon sang !

- Il y a des mauvaises rencontres, c'est tout. A moi aussi, ça m'est arrivé. A toi aussi. Comment veux-tu distinguer le faux du vrai, quand on crève de solitude ? On rencontre un type, on essaie de le rendre intéressant, on l'invente complètement, on l'habille de qualités des pieds à la tête, on ferme les yeux pour mieux le voir, il essaie de donner le change, vous aussi, s'il est beau et con on le trouve intelligent, s'il vous trouve conne, il se sent intelligent, s'il remarque que vous avez les seins qui tombent, il vous trouve de la personnalité, si vous commencez à sentir que c'est un plouc, vous vous dites qu'il faut l'aider, s'il est inculte, vous en savez assez pour deux, s'il veut faire ça tout le temps, vous vous dites qu'il vous aime, s'il n'est pas très porté là-dessus, vous vous dites que ce n'est pas ça qui compte, s'il est radin, c'est parce qu'il a eu une enfance pauvre, s'il est mufle, vous vous dites qu'il est nature, et vous continuez ainsi à faire des pieds et des mains pour nier l'évidence, alors que ça crève les yeux et c'est ce qu'on appelle les problèmes du couple, le problème du couple, quand il n'est plus possible de s'inventer, l'un l'autre, et alors, c'est le chagrin, la rancune, la haine, les débris que l'on essaie de faire tenir ensemble à cause des enfants ou tout simplement parce qu'on préfère encore être dans la merde que de se retrouver seule. Voilà. Dors. Bon, maintenant, je me suis fait tellement peur que je ne vais pas pouvoir dormir. Allume un peu, que je te regarde pour me rassurer. Ouf. C'est bien toi.

Plutôt que pour l'hiver, c'est bien pour l'été qu'il convient de faire des réserves, quand le mercure s'avère inconciliable avec tout approvisionnement lointain. Donc, garder en réserve pour l'été une pile de livres, de recettes, de disques, d'étagères à monter, de DVD, de positions du kama sutra, de jeux vidéo, selon les goûts. Depuis le temps que je me garde Romain Gary de côté, suivant les conseils avertis de proches - trop moults pour être énumérés ici - sur l'air du "ah tu vas voir c'que tu vas prendre dans la gueule, petit", avec dans les yeux une sorte de jalousie de ne pas encore l'avoir lu et donc d'avoir tout ça devant soi plutôt que derrière, j'ai de quoi passer l'été tranquille avec ça.

Et avec les positions 36 à 78, sauf la 63, quand même, faut pas déconner, et puis j'ai plus de courgettes.

Par boultan
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