- Il faut que vous sachiez que nous assistions à la projection de Belle de jour. Belle de jour raconte l'histoire d'une jeune femme très belle, mariée à un homme si galant pour elle, si beau et accompli, qu'elle n'a d'autre choix que de s'amener dans un bordel l'après-midi, pour se faire baiser par des Chinetoques de cent vingt kilos, par des gangsters édentés, bref : pour s'offrir du bon temps. N'oubliez pas non plus que je suis un grand lecteur de romans américains, et que Norman m'a raconté l'autre soir, à propos d'une fille qui aimait tellement tellement lui faire des pipes, qu'ils trouvaient plus pratique de dormir tête-bêche, ses pieds à elle sur son oreiller à lui.
- "Bunuel nous offre une sympathie imaginative qui accepte le désordre et l'arbitraire de nos... désirs involontaires", lui ai-je expliqué quand nous nous promenions dans Bayswater Road. "Et pourquoi est-ce que tu ne prends pas la pilule ?"
- Nous avançons, notre haleine fumant dans la nuit de novembre. La phrase que je venais juste d'émettre était un sujet de friction tabou. Jamais jusqu'alors je n'y avais fait allusion. Je sens sa main se crisper dans la mienne.
- "Je n'aime pas sentir... (Rachel a hésité, puis elle a repris)... que mon corps est une sorte de machine, que je suis une sorte de machine... (Rachel a hésité, puis elle a repris)... une machine programmée. Introduire une chose en moi, et cela produira... (Rachel a hésité, puis elle a repris)... cela produira un effet prévu à l'avance."
- Euh? Qu'est-ce qu'elle peut bien vouloir dire par là ? Elle s'explique comme si elle remplissait un formulaire. "Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout ça ?" J'ai envie de hurler. Et comment penses-tu que mon corps à moi réagit, quand tu l'obliges à porter ce morceau de plastique (et qui n'est pas non plus vendu au rabais. Une semaine après avoir réussi "Mon Coup" il fallait que je file vers Soho, pour acheter un paquet en gros de préservatifs "Francs-Tireurs" - modèle économique. J'en enlève trois et je les place à l'intérieur d'un paquet "Penex" de luxe, sachant bien, voyez-vous, à quel point elle serait traumatisée si elle savait que je la baisais à bon marché. Où situer les limites de ma délicatesse ?).
- Apparemment nulle part. Plutôt que de lui dire : tu t'y feras, ou : endurcis-toi, ou : deviens adulte, je m'arrête devant un lampadaire, à l'entrée du square, lui caresse les joues avec les mains, fourre mon nez dans son oreille et lui chuchote :
- "Je crois que je comprends."
in Le dossier Rachel de Martin Amis, roman souvent drôle (même si traduit avec les pieds) sur la fin de l'adolescence.
