Assise devant moi, une quinquagénaire en total look cuir et cheveux lustrés tord sa bouche d'effroi devant un portrait robot publié dans 20 minutes. Le portrait en lui-même n'évoque rien de particulier (visage ovale, deux yeux, un nez, une bouche, cheveux courts, plusieurs millions de sosies dans l'hexagone), mais le personnage a dû commettre d'affreux crimes : on ne fait jamais le portrait-robot des gens biens. A sa gauche, les yeux embuées, une étudiante enrubannée dans un keffieh tâché de fond de teint trop rose dévore un vieux Jane Austen. A ma droite, une femme sans âge à l'allure germanopratine plie Le Monde plutôt que de le lire, en alignant bien les pages les unes sur les autres pour qu'aucune ne dépasse, la pliure compressée sous l'ongle avec un soin chirurgical, ensuite elle plie le journal en deux avec d'infinies précautions et attaque un article, mais l'article déborde sur la moitié inférieure de la page, et c'est bien contrariant, il faut tout déplier, soupirs et balancement de tête, et si jamais l'article débordait sur la page suivante, je crois qu'elle en pleurerait. A sa gauche, un jeune homme bretonnant cherche les pages sports dans Libé, ne les trouve pas, regarde discrètement sur Le Monde de sa voisine si par hasard on n'y commente pas les résultats du foot, mais ses yeux reviennent bredouille du psychodrame origamique. Face à eux, une quadragénaire en fourure grise observe attentivement un plan de coupe d'intestin grêle dans un livre intitulé "Guérir". Quelques minutes plus tard, elle est plongée dans une représentation de l'appareil génital féminin et pointe du doigt, en marmonnant, les trompes de Fallope, comme lorsqu'on reconnait enfin une vieille copine sur une photo de classe jaunie. Arrivée à la Porte de Versailles, l'étudiante me tient la porte à la sortie de la station. De grandes affiches annoncent l'imminence d'un salon, disons, de la lingerie, ou du phasme en string, ou du tirage de gueule seins nus, ou bien la mairie n'a trouvé que ce moyen pour réchauffer ses administrés. La lumière déjà rasante baisse encore l'échine pour passer sous le périphérique, et Scott Walker déboule dans mes oreilles, et je savoure ma chance d'aller chaque jour au travail l'esprit libre et serein.
bah c'est bien d'être heureux. mais bizarrement, le métro me provoque jamais cet effet (au fait, pour ma cAUtisation, vue la faute, je pense que je peux m'en passer...)