Un type vient de courir devant mon bureau. Il avait quoi, 10 mètres à parcourir. Il a donc dû gagner une ou deux secondes, à tout casser, en les parcourant au pas de course plutôt qu'en marchant tranquillement. Mais c'est pas grave, il est content, il est dynamique, il en veut. Dix heures du mat', en plein mois d'août, tu penses bien que le sort du monde ne tient qu'à ces deux secondes gagnées. Heureusement, on m'a interdit d'amener des armes à feu, parait que c'est pas des manières pour faire un plan social. Mais je garde une agrafeuse planquée dans un tiroir. Bref.
Avant ce regrettable incident, j'étais en train de parler d'Henri Guillemin. Les plus vieux l'ont peut-être vu dans la boite à images alors noires et blanches, racontant une heure durant, sans notes ni prompteur, des pans d'histoire aux masses communo-gaullistes. Les plus jeunes ont pu bénéficier des retransmissions desdites émissions sur les chaines d'histoire câblées, satellisées ou téhènntées. Archétype du social-chrétien d'après-guerre (un modèle disparu aujourd'hui), Guillemin combine une érudition qui force le respect, un parcours sans tâche (qui lui vaudra de fuir la Gestapo en 42), des amis fidèles (Sartre, Mauriac, Claudel), et, surtout, un non-conformisme qui fait le charme de ses biographies historiques, dans lesquels, à contre-courant de l'époque, il fustige Napoléon et défend Robespierre, rabaisse Voltaire et réhabilite Rousseau, admire Hugo, Zola et Lamartine. Catholique antipapiste, laissant les honneurs et les breloques aux moins doués que lui (les Druon, Decaux - "Il y a des vérités qu’on ne saurait dire, ni même écrire, en habit de carnaval" disait Bernanos), il ne fut guère apprécié des politiques, hormis Mitterrand, ce qui n'étonnera pas.

(photo Erling Mandelmann)