Allez, on respire un bon coup et on plonge.
Il est en effet bien difficile de conserver à la fois le sens de l'Esprit qui nous porte et la science du monde dans lequel notre action fera pénétrer l'Esprit. Valeurs et lois sont éternelles : mais la réalisation des valeurs, l'application des lois s'opèrent dans le temps : il faut donc croire à l'éternité, et accueillir cependant le devenir des choses, aimer leur nouveauté, consentir à l'effort, ne plus songer à ce qui n'est plus, accepter le futur, admettre notre mort, dont l'image ne doit pas nous empêcher de vivre. Rien n'est plus malaisé que d'orienter notre conscience selon cette double exigence. En toute pensée claire, la conscience semble se déchirer, voit se séparer sa subjective et éternelle essence et le changement de son contenu. Ainsi, nous l'avons vu, dans la pensée de la causalité, l'identité exigée se superpose à la diversité donnée sans pouvoir la réduire, et il n'est pas possible d'opérer, des deux éléments en présence, une synthèse de raison : le monde temporel ne peut être déduit de l'Esprit. Dès lors, on peut être tenté de choisir, de devenir l'homme du temporel, oublieux des valeurs, ou l'homme de l'éternel, oublieux de la vie. Mais il nous faut refuser ce choix, réaliser notre unité, joindre l'éternité au temps, si nous voulons, simplement mais totalement, être des hommes.
Or, cela n'est possible que par l'action. Sans doute dira-t-on qu'une action qui accepte le temps contient une part de passivité, puisque le temps est seulement constaté, s'écoule sans moi, demeure bien, par là, la marque de mon impuissance. Mais, pour me délivrer d'une passion semblable, il faudrait que je m'égale à Dieu, et que je crée moi-même, instant par instant, le devenir du monde. Vouloir me délivrer de la passion du temps serait donc me bercer du plus vain des rêves, croire que l'action totale est possible à l'homme, condamner ma vie à l'inefficacité. Car l'homme, étant fini, ne peut échapper à toute passion : en s'efforçant d'y parvenir, il tombe en une passion plus grande. Et l'action humaine ne commence qu'avec l'acceptation de la passion, première et inévitable, qui est celle du temps. Dire oui au temps, admettre le futur, accueillir le changement qu'il nous apporte sont les conditions premières de la réalisation du toute oeuvre. Et nous opérons ainsi, de l'Esprit et du temps, la seule synthèse qui soit en notre pouvoir. Toute synthèse rationnelle est impossible puisque, pour la pensée claire, l'esprit et le temps sont irréductibles. Mais, par l'action, la conscience transforme le monde selon les valeurs, permet à l'éternel de descendre dans le devenir, à l'esprit de modeler, de diriger le cours des choses. Voici le domaine de l'homme. Entre l'Esprit et le temps, il n'est pour lui de médiation que celle de l'acte. Si la conscience humaine est double, si, tournée vers le temps, elle contient cependant l'éternel, c'est pour opérer cette médiation : aussi Descartes pense-t-il que son essence est volonté. Le refus du temps, la nostalgie du passé, l'amour de l'éternel ne sont que fuites devant notre tâche : seules nos entreprises temporelles peuvent manifester notre fidélité à l'Esprit.

In Le désir d'éternité de Ferdinand Alquié, brillante étude sur l'art, la manière et surtout la nécessité de se retirer les doigts du cul pour parvenir à avancer, livre de chevet de fin de puberté, en espérant que ça serve aux uns - les autres peuvent continuer à reculer tant et plus si ça leur chante.