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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 01:09
 
 
Je venais d'approcher, j'étais maintenant à côté de lui, tout près. Je sentais cette odeur, ce mélange de savon, de propreté trop vive qui avait dû arracher la peau et les squames. Et cette odeur indéfinissable des gens sales, cette persistance de saleté, âcre et aigre, ce relent douceâtre d'urine.
Et j'ai vu les doigts tremblants de Solange, lorsqu'ils ont saisi la broche. Elle s'est retournée pour poser la boîte sur la nappe. Elle a retiré sa broche en forme de laurier, puis encore une fois elle a regardé la broche. Longtemps. Puis alternativement en regardant son frère. Puis autour d'elle, partant d'un rire un peu idiot, gloussant presque pour se cacher à elle-même qu'elle était en train de rougir, de s'étrangler aussi, un peu, d'étrangler les mots et la stupeur qu'ils recouvraient. Elle a épinglé la broche à la place de la précédente. Elle est restée comme ça, il faut que je t'embrasse, et puis elle a tendu le visage vers son frère, et ils se sont embrassés.
Elle te plaît alors. Est-ce qu'elle te plaît ?
Oui, bien sûr qu'elle me plaît.
Solange a répondu d'une voix hâchée, son débit de plus en plus faux, sans conviction, comme si pour elle le souci était d'abord d'en finir au plus vite, que chacun reparte, que Feu-de-Bois s'en aille, qu'il ne soit jamais venu, qu'elle n'ait plus à vivre ce moment-là ni le mensonge de ce
bien sûr auquel elle ne croyait pas, elle, pas plus que les autres, nous tous autour d'elle comme on aurait pu se réunir autour d'un feu non pour trouver la chaleur et la lumière mais seulement attirés par le crépitement d'un petit drame, une histoire à raconter, l'anecdote du type fauché qui offre à sa soeur, au vu de tous ceux qui lui auront fait l'aumône une fois, une broche qu'aucun d'eux n'aura jamais les moyens d'offrir à personne.
Et les yeux de Solange qui ont cherché autour d'elle un secours qui n'est pas venu, chacun tout à coup découvrant dans ses mains une cigarette à allumer ou à écraser, un verre à demi-vide à remplir tout de suite, à moins que ce ne soit le contraire, à vider très vite, d'un trait.
Parce que Solange a continué, un peu. Les larmes ne l'étouffant pas encore mais seulement un embarras terrible, monstrueux, qui gonflait dans sa gorge comme maintenant, dans le regard, l'incompréhension. Et lui qui s'était mis à rire, oui, au début, un rire, les mains qui ont glissé dans ses poches et puis l'une qui est revenue caresser les moustaches comme pour les coiffer, les plaquer contre la bouche avant que la main plonge dans la poche arrière puis ressorte avec un paquet de Gitanes. Et cet air timide qu'il a eu pour répondre à sa soeur avant même qu'elle parle,
T'occupe pas de ça.
Bernard. C'est une fortune.
T'occupe pas de ça, je te dis.
Comment t'as payé ?
Elle te plaît ?
C'est pas la question.
C'est quoi la question ?

 
Extrait de Des hommes de Laurent Mauvignier, le genre de bouquins dont on se demande comment on a pu les laisser trainer sur l'étagère si longtemps alors que là maintenant on ne peut s'en détacher, même en marchant dans la rue dans la nuit à peine éclairée par les réverbères, le genre dont il est même incongru et presque malpoli de tirer un passage.

 
 
http://boulyzekid.free.fr/blog/XtMrF7ZxRqgjzth5IUHSKiqxo1_500e.jpg 
 
 

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Published by boultan - dans à lire
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commentaires

boultan 10/01/2010 00:39



oh ça va hein


(ma meilleure répartie)



cee 09/01/2010 17:50


ah ben quand même, QUAND MEME !!!


julip 09/01/2010 09:26


héhé (la photo)